Homélie d’Avon : 1er Dimanche de Carême

Frères et sœurs,

Agonie du Christ ! Ce mystère de la vie de Jésus, outre l’évocation, chez certains, amateurs de Poulenc, d’un personnage d’opéra, ne désigne pas tant le Christ qui meurt en Croix (qui agonise) que le Christ au Jardin des Oliviers, disant son « oui » à la volonté du Père. Il pourrait en fait désigner toute sa vie, si l’on comprend le mot « agonie » en son sens premier de « combat ».

En ce début de carême, la scène du séjour de Jésus au désert, de son triple combat face au tentateur, de sa triple victoire, nous en montre le moment inaugural. Mais entre le désert, où le Christ est comme livré à lui-même, et le Jardin où le Christ se livre à son Père avant d’être, durant sa Passion, livré aux hommes, la vie du Christ, sur les chemins de Palestine, peut être lue comme un grand combat, combat pour Dieu et pour les hommes, combat pour la Vérité et pour la Vie. Le désert, le chemin, le Jardin, le programme de notre carême peut se dire avec ces trois lieux évangéliques et ses trois enjeux afférents : le combat spirituel, la suite du Christ, l’accueil émerveillé de son grand amour, où dans sa Passion il donne sa vie pour nous. L’oraison de ce jour résume ainsi ce programme : « mieux connaître Jésus et nous ouvrir à sa lumière pour être fidèle ». Pour cela, laissons résonner, en ce jour, quatre mots de notre évangile : désert, tentation, fils et parole.

Le désert est le lieu biblique de la rencontre et du combat, de la solitude et de l’écoute, de l’exode et du dépouillement. Dans notre vie chrétienne, nous pouvons nous donner des temps et des lieux pour vivre cette expérience. C’est le sens des retraites spirituelles. C’est le sens du Carême. Il y a aussi ces déserts que nous impose la vie. A la lumière de notre évangile, citons-en quelques uns. L’expérience du besoin (avoir faim par exemple) nous fait éprouver notre fragilité. L’expérience de nos responsabilités (se jeter du haut du temple est une expression de la fuite parfois tentante de nos responsabilités) nous fait éprouver notre solitude. L’affrontement sans diversion, sans divertissement, à « l’étrange et difficile contrée de soi » nous fait découvrir les mondes souvent compliqués qui nous habitent. Ce que les bédouins savent du désert, nous pouvons aussi en faire l’expérience : rien n’est plus peuplé qu’un désert ! Ces expériences ne sont-elles pas là pour nous apprendre, en consentant au peu qui suffit, à choisir le Seigneur comme notre maître, comme le fondement et l’horizon de toute notre vie ? Choisir, c’est-à-dire tout à la fois, rechoisir et se laisser choisir.

« A force de passer d’une bouche à l’autre et d’une époque à l’autre, certains mots, âpres et lourds, finissent par n’être plus que d’inoffensifs galets, tout lisses et tout ronds et les fades bonbons du bavardage ». Ainsi en va-t-il du mot « tentation », dont nous demandons chaque jour au Seigneur de ne pas y succomber, tout en nous accommodant facilement de l’argument devenu irrésistible « Laissez-vous tenter » ! On préférera alors parler d’épreuve ou de test, de situations où un choix s’offre à nous, souvent de manière confuse, entre une voie qui s’avère de traverse, tordue voire perverse et une voie, en première apparence exigeante ou peu attrayante mais saine et droite. Cela requiert, dans une écoute profonde, dans un effort de détachement intérieur, discernement et décision. Les épreuves que le tentateur fait subir à Jésus sont exemplaires de celles que nous pouvons traverser. J’en retiendrai deux : recevoir ou se donner l’identité de Fils ; accueillir ou pervertir la Parole de vie.

« Si tu es Fils de Dieu ». Par deux fois le tentateur aborde ainsi Jésus, lui, qui nous dit l’évangile, vient de recevoir le baptême où le Père l’a désigné comme son « Fils bien-aimé ». Qu’est-ce être fils ? Etre tout puissant, à changer les pierres en pain, être le centre du monde, à recevoir l’appui des cohortes célestes dès que s’annonce la chute ? Jésus a perçu qu’il était serviteur et que sa voie était celle du don pour les hommes, au risque de leur refus. Exigence de l’amour ! Accepter cela sera pour ses disciples une épreuve et demandera pour lui du courage. La scène qui suit la première annonce de la Passion le confirme. Pierre ne comprend pas (tentation pour le disciple) mais sa rebuffade sonne pour Jésus comme la voix du tentateur, à laquelle il répond pareillement « Arrière, Satan ! ». Pour nous aussi, accueillir Jésus crucifié passera par le refus d’un Dieu à notre image, boulanger ou parapet mais non pas Père. Pour nous aussi, découvrir notre identité de fils sera toujours l’objet d’un accueil, souvent d’une épreuve. On sait tous les combats qui se jouent autour de cela avec les questions de reconnaissance, de jalousie, d’orgueil. Mais la tentation peut être le lieu du devenir vrai de notre personne. Regardons pour cela Jésus qui renvoie toujours à son Père : seul un autre peut révéler notre identité, seul le tout Autre peut nous révéler celle de fils.

L’autre tentation que je voudrais évoquer est notre rapport à la Parole. Les trois tentations se présentent comme des perversions de la Parole : perversion de la parole qu’est la prière en magie (la parole qui fait le pain au lieu de la Parole qui est pain ; la prière comme monologue au lieu de la prière comme dialogue) ; perversion de la Parole de Dieu par le tentateur qui l’utilise comme une arme contre Jésus voyant que celui-ci y recourt comme une balise (c’est la tentation d’utiliser la Parole de Dieu pour accuser ou se justifier, c’est transformer l’Ecriture en carrière de pierres pour nos constructions humaines : on voit le travail de la perversion qui tantôt transforme les pierres en pain, tantôt transforme le pain en pierre) ; perversion de l’adoration en idolâtrie. Pas de combat spirituel sans écoute assidue, courageuse de la Parole de Dieu, sans résistance à ce qui nous détourne des chemins du Seigneur, sans consentement à la volonté de Dieu. Pas de sortie de la perversion sans conversion.

Terminons en levant une équivoque : le terme de combat, qui ne figure pas dans notre évangile, pourrait laisser entendre quelque chose de volontaire, de difficile, de surhumain. Mais le désert de notre évangile est un espace trinitaire : poussé par l’Esprit, Jésus conduit tout au Père. Le combat dont nous parlons est, lui aussi, spirituel, non qu’il ne concerne pas notre corps, bien au contraire, mais le maître est l’Esprit (et pas nos petites idées), la victoire est du Christ (et pas au bout de nos seuls efforts), le terme est le Père (et pas nos idoles). Nous tourner librement vers le Père, de qui nous tenons tout et à qui nous offrons tout : allons pour cela au désert à la suite du Christ et poussé par l’Esprit ! Je nous souhaite un bon carême : la victoire du Seigneur nous devance !

Amen

Fr. Guillaume Dehorter, ocd