Homélie d’Avon : 3e Dimanche de Carême

CONNAÎTRE LE CHRIST

Frères et sœurs, dans cet évangile, nous assistons à une conversation entre Jésus et une samaritaine. Jésus est assis au bord du puits et la samaritaine vient puiser de l’eau. Cette scène a été souvent représentée par les peintres. Je pense notamment au très beau tableau qui se trouve dans le musée du couvent de l’Incarnation à Avila. Il provient de la maison natale de sainte Thérèse de Jésus. Elle-même rapporte, qu’étant enfant, elle a beaucoup prié à partir de cette scène d’évangile ; et finalement tout au long de sa vie, elle a supplié Jésus de lui donner l’eau vive et dans ses écrits, elle nous invite à faire de même.

Ce matin, contemplons donc cette scène d’évangile et demandons à Jésus de nous donner cette eau vive. Et acceptons de faire ce chemin qui est celui de la samaritaine : chemin d’étonnement, chemin de vérité, chemin de confession de foi, chemin d’effacement du témoin. Je voudrais reprendre ces quatre points en suivant l’évangile de ce jour.

Tout d’abord la surprise : cette femme est surprise de la demande de Jésus, surprise qu’un juif lui adresse la parole. Face à cet étonnement, à ce questionnement intérieur, Jésus lui dit : « Si tu connaissais celui qui te demande à boire » (Jn 4, 10). Jésus lui propose – et nous propose à nous ce matin – d’entrer dans une connaissance.

Or pour entrer dans une connaissance, il faut peut-être mettre entre parenthèse la connaissance que nous avons déjà. Il nous faut accepter que la connaissance du Christ Jésus ne se laisse pas enfermer dans les formules dogmatiques ou spirituelles, pourtant bien nécessaires, que nous pouvons bien sûr reprendre et utiliser, mais qui risque d’empêcher cette connaissance intime que Jésus nous propose.

Tout au long de son dialogue avec cette femme, Jésus lui donne d’entrer dans une connaissance toujours plus grande de son mystère. Et c’est pourquoi, il propose au début de ce dialogue de lui « donner de l’eau vive ». L’évangéliste nous explique plus loin, le sens de cette « eau vive » : « il voulait parler du souffle de l’Esprit Saint, qu’allait recevoir ceux qui croiraient en lui » (Jn 7, 39).

En effet, frères et sœurs, il nous est impossible d’entrer dans la connaissance du Christ Jésus sans le secours de l’Esprit Saint. Saint Paul affirmera : « Nul ne peut dire Jésus-Christ est Seigneur, si ce n’est dans l’Esprit Saint » (1 Co 12, 3).

Il nous faut être tout au long de nos jours, tout au long de nos nuits, des mendiants de l’Esprit Saint pour que cet Esprit du Père et du Fils nous fasse entrer toujours plus profondément dans l’intimité du Verbe de Dieu, dans la connaissance de son mystère.

La femme prend au premier degré les paroles de Jésus. Elle se réfère à Jacob, l’un des patriarches. Elle s’interroge : « Serais-tu plus grand que notre père Jacob ? » (Jn 4, 12). Jésus poursuit en parlant de la vie éternelle, mais là encore la femme donne à ces paroles un sens matériels. Elle serait ainsi délivrée de la « corvée d’eau » pourrait-on dire !

Pour l’entraîner plus loin, Jésus lui demande « Va, appelle ton mari… » (Jn 4, 16). La femme fait alors œuvre de vérité : « Je n’ai pas de mari » (Jn 4, 17). Jésus reprend : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari, car tu en as eu cinq et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari : là tu dis vrai » (Jn 4, 17-18).

La rencontre avec Jésus nous conduit toujours à la vérité de notre être. Nous ne pouvons pas rencontrer Jésus réellement si nous venons avec un masque, si nous venons avec un mensonge, si nous venons avec une personnalité virtuelle que nous nous sommes construites au niveau spirituel et qui ne correspond pas à notre être réel. C’est dans le concret de notre existence, avec nos blessures, avec nos péchés, avec nos limites, que nous pouvons rencontrer véritablement Jésus et le laisser opérer en nous son œuvre de salut.

La femme entendant ce qu’elle est vraiment, ne se sentant pas condamnée mais appelée à la vérité, reconnaît Jésus comme un prophète. Alors elle s’interroge sur le lieu de l’adoration : la montagne ou Jérusalem ? Jésus prononce alors une parole qu’il nous faut entendre dans toute sa force : « Nous adorons celui que nous connaissons car le salut vient des juifs » (Jn 4, 22).

Frères et sœurs, les racines de notre foi, les racines de la Révélation qui culminent en Jésus-Christ, viennent de la Première Alliance et nous ne pouvons pas nous couper de ces racines. Le Salut que nous recevons en Jésus, qui est juif, est un salut qui vient des juifs. Nous sommes et nous avons à devenir toujours plus des judéo-chrétiens. Pour laisser la source vive de l’Évangile être vivifiée par les paroles de la Première Alliance.

Souvenons-nous que le Pape Benoît XVI quand il parle des juifs emploie l’expression nos « pères dans la foi ». Le futur bienheureux Jean-Paul II parlait de nos « frères aînés », mais cela n’était pas très bien accueilli par nos amis juifs. Le rôle du frère aîné est très souvent péjoratif dans les Écritures : souvenez-vous, Caïn et Abel, Ésaü et Jacob pour ne citer qu’eux. L’expression « pères dans la foi » semble plus adaptée. Ce sont eux, les juifs, qui ont reçu la Révélation du Dieu unique et qui nous l’ont d’une certaine manière transmise. Révélation qui pour nous, chrétiens, s’accomplit pleinement dans le Mystère Pascal du Christ Jésus dont nous faisons mémoire dans cette eucharistie.

Jésus évoque le « salut qui vient des juifs » mais il parle également de cette heure nouvelle qui s’accomplit en lui, où « les adorateurs adoreront en esprit et en vérité » (Jn 4, 21). Cet Esprit dont il avait parlé à la samaritaine, cette vérité qu’il lui a donné de faire sur son existence, vont la conduire à s’interroger sur la venue du Messie, du Christ.

Et Jésus l’introduit alors dans la connaissance de son mystère : « Moi qui te parle, je le suis » (Jn 4, 26). Si nous demandons, frères et sœurs, l’Esprit Saint, si nous faisons la vérité de notre être, alors dans la rencontre intime que nous vivons avec le Christ, il nous fera pénétrer dans le mystère de son être ; il se révèlera à nous comme Christ et Messie. Nous pourrons alors, comme la samaritaine, être ses témoins auprès des hommes : « Beaucoup de samaritains de cette ville crurent en Jésus à cause des paroles de la femme qui avait rendu ce témoignage : Il m’a dit tout ce que j’ai fait » (Jn 4, 39).

Cette femme qui a reçu l’Esprit Saint, qui a fait la vérité de sa vie, a pu accueillir la révélation du Christ Jésus Seigneur et Sauveur. Elle en est le témoin auprès de ses compatriotes qui viennent à leur tour vers Jésus. Mais après avoir rencontré Jésus, ils disent à la femme : « Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons maintenant ; nous l’avons entendu par nous-mêmes, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde » (Jn 4, 42)

Il nous faut, frères et sœurs, savoir nous effacer, être ceux et celles qui permettent à nos contemporains d’entrer en relation avec le Christ et puis laisser le mystère de cette relation s’accomplir pour l’ayant rencontré, ils puissent d’eux-mêmes le confesser comme Sauveur.

Il me faut le découvrir comme « mon » Sauveur pour pouvoir l’annoncer aux autres comme Sauveur du monde ; mais en sachant leur laisser faire la découverte de cette Bonne Nouvelle dans la relation intime qu’ils pourront vivre avec le Christ Jésus.

Ce beau chemin parcouru par la samaritaine qui passe de l’étonnement à la vérité, de la proclamation à l’effacement est un chemin privilégié pour nous en ce temps du carême : nous dépouiller de nos certitudes, nous dépouiller de nos masques et de nos faux-semblants pour rencontrer au plus intime de notre être le Christ comme Sauveur, pour en être un témoin fragile et transparent qui permettent à d’autres de découvrir et d’accueillir cette source d’eau vive qu’est le Salut offert en Jésus-Christ.

Amen.

Fr. Didier-Marie Golay, ocd