Homélie d’Avon : 4e Dimanche de Carême

La fugue du Carême

Frères et sœurs,

Le Carême est un peu comme une fugue, par les dimanches duquel entreraient différentes voix : l’eau la semaine dernière, la lumière aujourd’hui, la vie la semaine prochaine, les deux premiers dimanches étant une sorte de prélude, annonçant l’ombre et la lumière, le combat et la gloire. Nous aurions donc un prélude et fugue à trois voix. A moins qu’il ne s’agisse - Dame Liturgie sait y faire – d’une grande fugue à cinq voix. Dans une fugue, en effet, il n’y a qu’un thème, qui exposé plusieurs fois, transposé, voire légèrement modifié, dans le jeu subtil de tous ces entrelacs, se laisse entendre différemment. Dans notre fugue, le thème du Carême se déploie tout au long de ses dimanches, de manière diversifiée, mais fait entendre et réentendre des appels semblables. En les soulignant, montrons la cohérence de l’évangile de l’Aveugle-né dans l’ensemble du parcours de notre Carême.

Aujourd’hui, la lumière éclatante du Christ transfiguré éclaire le cœur de l’Aveugle. Jésus, lumière du monde, suscite la foi à ceux qui s’y ouvrent et révèle l’aveuglement de ceux qui s’y ferment. Aujourd’hui, l’eau - pas tant celle du puits ou de la piscine, mais celle de la foi - qui avait désaltéré la Samaritaine, lave l’aveugle. Sans nécessairement avoir lu sainte Thérèse, on y reconnaît deux propriétés de l’eau baptismale : désaltérer en puisant à la source de la vie et purifier.

Aujourd’hui, la vie, qui vaincra la mort de Lazare, est déjà à l’œuvre. Il est question de naissance en effet, pas tant selon la chair que selon l’Esprit : la guérison de Jésus est une sorte de nouvelle Création, non plus en séparant le sable et l’eau mais en mélangeant notre terre avec ce qui sort de la bouche de Jésus. Aujourd’hui, la remise en question (littéralement le jugement, la critique) par Jésus nous accule à un choix, non moins décisif que lors des tentations au désert. Dans ce dernier cas, le choix portait sur ce qui est juste face à la perversion du tentateur. Ici, il faut se positionner vis-à-vis de la lumière, reconnaître l’ombre dans laquelle nous nous réfugions et confesser Jésus comme la lumière du monde.

La voix qui, dans notre fugue de carême, fait son entrée aujourd’hui, est peut-être le péché. Très présent dans notre évangile, il se voit débusqué. Il n’est pas tant une explication du mal (« ni lui ni ses parents » dit Jésus), la transgression d’une loi (« Cet homme n’observe pas le sabbat ») que la fermeture tragique à la lumière. Le péché n’est pas tant d’être aveugle qu’aveuglé (« Du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure »). C’est dans notre relation à Dieu qu’il se joue, même si c’est dans ses conséquences et avec le critère de la Loi qu’il peut se mesurer.

Intéressons-nous maintenant aux deux itinéraires que fait se croiser notre évangile, celui de l’Aveugle et celui des pharisiens. « Ceux qui sont aveugles voient et ceux qui croient voir sont aveuglés ». Jésus les place sous le registre de la manifestation et de la remise en question. Ils nous concernent tous deux.

Celui de l’Aveugle souligne, dans tout itinéraire de foi, le rôle de la Parole et les fécondes obscurités qui le jalonnent. D’une part, en effet, dans notre évangile, la lumière ne concerne pas seulement les yeux mais aussi la parole. Le jeu des dialogues et des questions (Pourquoi ? comment ? où ? d’où ? que dis-tu ? et finalement qui est-il ?) fait avancer le récit. Il mène l’Aveugle du « c’est bien moi » à « je crois Seigneur », en passant par des étapes : « c’est un prophète » ; « cet homme-là vient de Dieu ». Dans la révélation finale, « Tu le vois et c’est lui qui te parle », se mêlent le voir, l’entendre et le parler.

D’autre part, et toujours paradoxalement, dans notre évangile de lumière, l’illumination se fait par un chemin d’obscurité et de renversements. Soulignons trois points. D’abord, l’aveugle guérit en étant recouvert de boue. Il faut parfois passer par le noir pour accéder à la lumière, qui surgit quand nous sont ôtées les écailles de boue. Le chemin spirituel n’est pas linéaire. Quand le Seigneur intervient, cela peut même sembler aller moins bien !

Ensuite, entre l’illumination initiale de la guérison et l’illumination finale de la confession, le chemin est marqué par le non savoir et l’absence. Les « nous savons » et les « nous ne savons pas » jalonnent notre récit. Ce dernier est marqué par ailleurs par la grande absence de Jésus, qui n’intervient qu’au début et à la fin de notre passage. Entre deux, en son absence, on parle beaucoup de lui. La foi grandit dans la nuit. Ce chemin se fait enfin solitude. Le récit est marqué par une exclusion et un abandon progressifs de l’aveugle. Les voisins ne reconnaissent plus leur mendiant, les parents ne soutiennent pas leur enfant et les pharisiens le jètent dehors. Cela peut être compris comme une libération progressive, vis-à-vis de ce qui peut nous asservir, la réputation, certains liens familiaux, la peur, la convenance même religieuse. Autant de traversées d’obstacles libératrices.

Confesser la foi est risqué : l’actualité en Orient nous le montre tragiquement. Mais c’est lorsque l’aveugle est parvenu à la solitude que Jésus peut dialoguer en vérité avec lui. L’enjeu de tout ce chemin sinueux est de reconnaître Jésus et de l’adorer librement, personnellement et véritablement.

« Serions-nous aveugles, nous aussi ? » Pour nous aussi, cette question est au cœur du Carême. Le discernement des péchés est un fruit de la lumière, une grâce à désirer. Le déplacement qu’opère l’évangile, de la non-voyance de l’aveugle à l’aveuglement des pharisiens nous interpelle. Nous connaissons « la pénombre où nous plonge la mauvaise foi, où nous ne nous énonçons pas à nous-mêmes le sens de nos actes ». Ne désespérons pas pour autant de la pitié de Dieu, douce et puissante. « L’amour de Dieu fait tout renaître ». Pour cela, restons des mendiants ; prenons le temps de la prière qui seule nous fait accéder au profond de notre conscience (Dieu seul sait voir et fait voir, comme le montre la première lecture) ; écoutons sans cesse la Parole ; fixons notre regard sur Jésus : baignons-nous dans la lumière de l’Envoyé. N’ayons pas peur d’accueillir notre vulnérabilité, c’est souvent une brèche pour la lumière. Approchons-nous avec espérance du sacrement de la Réconciliation pour confesser tout à la fois l’amour de Dieu et nos péchés. Le travail de la lumière est exigeant mais libérateur. Ne tardons pas : « déjà la nuit approche » dit Jésus.

La fugue qu’est notre Carême débouchera sur le grand final de la semaine sainte. A Pâques, nous retrouverons la lumière, du cierge pascal, l’eau, du baptême et la vie, du Ressuscité ! Que les fêtes pascales qui approchent et la lumière déjà entrevue stimulent et affinent notre marche.

Amen

Fr. Guillaume Dehorter, ocd