Homélie d’Avon : 6e Dimanche TO

Abolir ou accomplir ?

Abolir ou accomplir, serait-ce la question ? Notre histoire humaine est scandée par des révolutions qui se présentent comme des abolitions, des changements radicaux de Constitutions, de code esthétique ou de paradigmes scientifiques : on parle de révolution copernicienne ; la table rase de Descartes marque l’entrée dans la modernité ; la nuit du 4 août abolit les privilèges au cours de la Révolution française, modèle de bien d’autres, et cela encore aujourd’hui.

Dans nos existences, des conversions radicales, des rencontres décisives peuvent entraîner des changements profonds dans nos manières de vivre et de concevoir la vie. Mais il y aussi ces répétitions moroses ou ces engluements interminables. Jésus, entre abolition et conservation, nous parle d’accomplissement. Il joue sur ces deux derniers registres : il n’est pas venu abolir (registre de la conservation) mais ses « On vous a dit / moi je vous dis », qui rythment notre évangile, a bien quelque chose de révolutionnaire, tout comme son proverbial « A vin nouveau, outre neuve ! ».

Mais l’accomplissement dont il parle s’applique à la Loi et aux Prophètes. C’est à vrai dire toute la réflexion des premières communautés chrétiennes qui transparaît ici sur le rapport entre Ancien et Nouveau Testament. Ne croyons pas qu’il n’y ait là intérêt que pour les historiens du christianisme ancien. Au cœur de notre foi, Jésus, « qui a parlé par les prophètes » comme le dit le Credo, accomplit les Ecritures. Il y a là, en outre, un chemin de vie chrétienne pour nous aujourd’hui. Tels sont les deux axes que nous allons explorer.

Accomplir, emplir ou désemplir : il s’agit d’une même racine qui signifie « remplir ». Accomplir c’est donc emplir jusqu’au bout, c’est-à-dire combler, achever, donner la plénitude. Accomplir l’Ecriture, c’est donner toute sa mesure, déployer toutes ses possibilités, en percevoir le sens profond. A côté de l’image du remplissage que fournit l’étymologie, deux autres peuvent nous aider à percevoir ce que signifie l’accomplissement par Jésus de l’Ecriture. Celle de l’alphabet et de la grammaire que nous fournirait l’Ecriture et dont Jésus écrirait le poème. Celle de la maison que serait la Loi et que Jésus viendrait réaménager de l’intérieur, abattant ici une cloison, aménageant là une nouvelle pièce. « Tout est achevé » dit Jésus sur la Croix.

Telle est notre foi qui se nourrira toujours de ce va-et-vient entre notre regard sur Jésus, aimant et admiratif avec la volonté de le suivre, et notre méditation assidue de l’Ecriture. Pas l’un sans l’autre. Jésus n’est ni un révolutionnaire qui viendrait supprimer l’Ecriture dont on pourrait désormais faire l’économie, ni un rabbi parmi d’autres qui viendraient apporter une interprétation supplémentaire des Ecritures. Notre croissance dans la foi puise aux deux tables de l’eucharistie : n’allons pas chercher ailleurs. Parler d’accomplissement, c’est porter un regard de foi sur Jésus.

Cela implique aussi une sagesse de vie dont je voudrais souligner cinq aspects : ténacité, radicalité, transformation, consentement, choix. Premièrement, Jésus en accomplissant la Loi nous invite à la ténacité, à ne pas laisser tomber ce qui est source de vie en nous, les dons que Dieu nous fait, les appels qu’il nous adresse. Accomplir, c’est tenir son sillon, c’est, quand cela se présente comme une esquive, résister à la recherche des dernières nouveautés, résister à la tentation de l’abolition ou de la démission, c’est poursuivre ce que l’on a commencé. Cela demande de la patience : la fidélité et la ténacité de Dieu nous devancent.

Deuxièmement, Jésus ouvre une voie radicale. Non au sens d’un extrémisme écervelé. Jésus, en accomplissant la Parole, nous invite à aller à la racine des choses. A la source du meurtre, il y a la colère et le mépris, à la source de l’adultère, il y a la convoitise et l’envie. Sans parler d’Eros et Thanatos, Jésus connaissait le cœur de l’homme : il est la lumière et vient faire, en profondeur, la vérité dans nos vies.

Ensuite, accomplir c’est transformer, réaménager, par des coupes franches ou des inflexions plus lentes mais non moins décisives. La vie chrétienne est une nuit transformante. C’est la voie de la Croix, dont saint Paul chante la sagesse inouïe. On aime parler d’accomplissement de soi. C’est ce à quoi conduit cette sagesse, mais non sans heurt et différemment des courbes bien lisses dont nous pouvons rêver. Mais l’horizon est bel et bien un renouvellement intérieur. S’il est question de couper la main qui vole et qui agrippe, c’est pour retrouver une main qui sait accueillir ou caresser. S’il est question d’arracher l’œil qui convoite et jalouse, c’est pour obtenir l’œil qui s’émerveille ou repère le besoin, la joie ou la détresse d’autrui.

Quatrièmement, la voie dessinée par le Christ n’est pas le jusqu’au-boutisme. Dépasser la justice des pharisiens n’est pas être plus pharisien que les pharisiens, mais davantage accordé à Dieu. D’ailleurs le verbe traduit par « dépasser » veut dire déborder ; on le retrouve à la fin du texte traduit par « ce qui est en plus (ce qui déborde) vient du mauvais ». Attention donc au toujours plus, au perfectionnisme. Il s’y cache un manque de perspective et souvent de l’orgueil. Jésus au contraire nous invite au consentement. Consentir au temps : « pendant que tu es en chemin » nous dit-il. Consentir au pardon. La logique du donnant-donnant vécue de manière absolue conduit à la mort, « au dernier sou », à l’exténuation totale. Consentir à nos limites et à nos limitations. On se scandalise souvent chez autrui de ce que l’on n’a pas accepté chez soi. Ne pas faire de serment, c’est ne pas s’engager sur des chemins qui ne sont pas de nos ressorts, se contenter de nos seuls « oui » et « non ». Le contraire serait tenter Dieu.

Enfin, la voie de Jésus est de liberté et de responsabilité. Elle se joue tout spécialement dans notre capacité à choisir. C’est le cœur de la révélation biblique : « il dépend de ton choix de rester fidèle » ; la vie ou la mort sont données aux hommes, selon leur choix. On est aujourd’hui très conscient des déterminismes physiques, sociologiques et psychologiques qui nous conditionnent. Cette conscience doit servir notre lucidité et non nous paralyser. Les témoins actuels de la foi, qui font souvent œuvre de résistance, l’attestent. A la suite de Jésus, dans l’écoute de sa loi, accomplie, heureux sommes-nous de poursuivre notre chemin !

Amen

Fr. Guillaume Dehorter, ocd