Homélie d’Avon : Soir de Pâques

SUR LA ROUTE D’EMMAÜS

Frères et Sœurs, cette célébration du soir de Pâques, cette célébration d’Emmaüs, a, me semble-t-il, deux dimensions, deux caractéristiques :

  • la première est une récapitulation de notre Semaine Sainte, une reprise de ce cadeau liturgique que nous venons de vivre durant le Triduum Pascal ;
  • en même temps, et c’est la deuxième dimension, la célébration de ce soir vient inscrire le Mystère Pascal que nous avons célébré dans le quotidien de nos vies ; afin que jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année, nous vivions et nous approfondissions la réalité que nous avons célébrée pendant ce Triduum Pascal et qui se renouvelle à chaque célébration eucharistique.

Tout d’abord, il y a, vous avez pu le remarquer, cette magnifique profession de foi des deux disciples. Tout le mystère y est proclamé. Interrogé par le Christ Jésus que leurs yeux sont empêchés de reconnaître, ils reprennent l’ensemble du mystère : comment « les chefs des prêtres et les dirigeants l’ont livré […] l’ont fait crucifié » (Lc 24, 20). Comment les femmes sont allées au tombeau de bon matin et l’ont trouvé vide. Et comment des anges leur avaient annoncé « qu’il est vivant » (cf. Lc 24, 22-23).

Il y a ici tout le contenu du Credo, que nous proclamerons dans un instant. Mais ce contenu ne change pas grand-chose à la vie des deux disciples qui cheminent vers Emmaüs. Est-ce que le contenu de la foi chrétienne, est-ce que le contenu du Credo change quelque chose dans notre existence quotidienne ? Le Credo est-il une formule que nous appréhendons intellectuellement ? Ou est-il quelque chose que nous recevons pour vivre comme des croyants dans le quotidien de nos vies ?

Permettez-moi de citer notre Mère sainte Thérèse d’Avila ; elle a une formule très forte dans son livre le Chemin de perfection : « Quand je dis : Credo, la raison demande, me semble-t-il, que j’entende et que je sache ce que je crois ; et quand je dis : Notre Père, l’amour exige que je comprenne quel est ce Père, quel est aussi le Maître qui nous a enseigné cette prière » (C 24, 2).

Dans cette eucharistie, nous prononcerons le Credo de notre baptême, celui de la foi ecclésiale ; nous prononcerons également le Notre-Père, puisque Jésus par sa Résurrection fait de nous, non plus ses amis (cf. Jn 15, 14-15) simplement, mais ses « frères » et il nous donne ainsi de nous tourner vers « son Dieu et notre Dieu, vers son Père et notre Père » (cf. Jn 20, 17) en l’appelant « Notre Père ».

Cela nous invite à appréhender les réalités de la foi avec notre raison et notre intelligence de manière à pouvoir en rendre compte – d’abord à nous-mêmes puis aux autres – mais également avec notre cœur et notre affection pour nourrir une relation d’amitié, une relation d’amour avec Dieu et entre nous. Que tout notre être cognitif et affectif soit saisi et emporté dans ce mystère de foi.

Il faut que les réalités de la foi nous rejoignent au niveau existentiel le plus profond afin que nous puissions témoigner de l’amour dont nous sommes aimés – dont toute personne est aimée – par un Dieu Père, par un Fils crucifié et ressuscité dans le souffle de l’Esprit de communion.

Ce Credo sur le chemin d’Emmaüs récapitule tout ce que nous avons célébré au cours de ce Triduum Pascal. Mais en même temps, ce chemin d’Emmaüs est chemin de nos Eucharisties quotidiennes, il est chemin de nos vies ordinaires.

Jésus demeure avec nous. Jésus prend l’initiative de nous rejoindre, chacun et tous, sur nos propres chemins : chemin de joie et de tristesse, chemin de peine et de lumière… (cf. Lc 24, 15). Mais bien souvent, comme les disciples d’Emmaüs, nos yeux sont aveuglés, empêchés de le reconnaître (cf. Lc 24, 16). Pourtant, il nous rejoint et il ne cesse de nous rejoindre, tout particulièrement lorsque nous sommes réunis en son Nom pour faire mémoire de lui comme il nous a demandé de le faire. « Lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom je suis au milieu d’eux. » (cf. Mt 18, 20).

Pour nous, comme pour les disciples d’Emmaüs, Jésus nous explique les Écritures, « en partant de Moïse et de tous les prophètes » (cf. Lc 24, 27). Il nous faut, frères et sœurs, si nous voulons que notre vie s’évangélise, si nous voulons que la Parole pénètre dans les fibres les plus intimes de notre être, il nous faut laisser Jésus nous ouvrir les Écritures. Laissons-le avoir recours à Moïse et aux Prophètes. Ici quand Jésus désigne Moïse, il fait allusion en fait à la Torah, au Pentateuque, aux cinq premiers livres de la Bible.

Comment nous nourrissons-nous de la Parole de cette Première Alliance ? Cette Parole qu’ont reçue nos Pères dans la foi, le Peuple juif, et dans laquelle s’enracinent toutes les réalités évangéliques et qui en sont vivifiées ; Savons-nous recueillir cette sève ? Jésus pourrait sans doute nous adresser le même reproche qu’aux disciples d’Emmaüs : « Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! » (cf. Lc 24, 5). Manque de foi, sans doute dû, pour nous, à un manque de connaissance de ces merveilleux textes de la Première Alliance.

Après avoir partagé les Écritures – et nous pouvons chaque jour puiser dans ce livre des Écritures – Jésus invite au partage du pain. « Il prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna » (cf. Lc 24, 30). C’est ce qui s’accomplit pour nous à chaque Eucharistie que nous célébrons. Jésus nous partage le pain. Il nous partage le pain pour donner à notre cœur et à notre intelligence, la lumière nécessaire pour le reconnaître mystérieusement présent dans nos vies, présent dans les réalités de notre monde. « Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent » (cf. Lc 24, 31). Savons-nous, frères et sœurs, puiser dans les lumières surnaturelles que nous apportent l’Eucharistie pour découvrir le Christ présent au plus intime de notre être, au plus intime de nos vies, au plus intime de la société dans laquelle nous vivons ?

Ayant ouvert leurs yeux, Jésus « disparaît à leurs regards » (cf. Lc 24, 31). Jésus disparaît pour nous laisser toute liberté. Un peu à la même manière du Dieu créateur qui crée comme en se retirant pour permettre à sa création de se réaliser, d’exister. Le Christ Jésus s’efface pour que nous soyons ses témoins : « Ils se dirent alors l’un à l’autre, notre cœur n’était-il pas brûlant […] et à l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem » (cf. Lc 24, 33). Notre Dieu se fait discret pour nous passer le relai en quelque sorte. Il nous fait confiance pour annoncer sa Résurrection. Non seulement il nous fait confiance, mais il nous donne la grâce nécessaire pour pouvoir être ses témoins au cœur du monde.

Alors, frères et sœurs, communiant à cette Eucharistie, nous nourrissant de la Parole et du Corps livrés, accepterons-nous de laisser ces réalités de foi transformer notre quotidien ?

Accepterons-nous de partir sur les chemins du monde pour proclamer :

Christ est Ressuscité ! Alléluia ! Alléluia ! Il est VRAIMENT Ressuscité ! Alléluia ! Alléluia !

Fr. Didier-Marie Golay, ocd