2e dimanche de Carême (B)

Frères et soeurs,

Théophanie lumineuse et théophanie ténébreuse, ainsi apparaissent, comme en contraste, le récit de la Transfiguration du Seigneur et celui du sacrifice d’Abraham. Les deux ont en commun de se passer sur une montagne, d’être des expériences fortes, éminemment personnelles (concernant Abraham, Pierre, Jacques, Jean, tous mis en route par une initiative du Seigneur). Les deux sont, d’une certaine manière, des théophanies : Dieu - Jésus dans son mystère de gloire dans l’évangile, la voix de l’Ange dans la Genèse - se révèle, se donne à voir, à entendre, ou donne de voir et de comprendre. La Transfiguration semble se situer du côté de la lumière et le sacrifice d’Abraham du côté de la nuit. Pourtant la Transfiguration a sa part de ténèbres : les disciples sont effrayés et le récit se termine, comme sur un accord irrésolu, par la mention de leur incompréhension de la Résurrection. Au contraire, la première lecture est un itinéraire de libération et d’illumination pour Abraham vu le détachement vis-à-vis de son fils bien-aimé et une meilleure compréhension du dessein de Dieu qu’il procure. Lumineuse et ténébreuse, ainsi se présente d’ailleurs toute grâce spirituelle. D’un côté, la lumière de Dieu émerveille mais éblouit dans son excès qui engendre l’humilité et l’action de grâce. D’un autre, l’exigence de conversion peut faire mal en touchant en nous des fragilités et des mauvais plis, mais libère et ouvre des chemins de vie. Elle donne courage (« si Dieu est avec nous », dans nos faiblesses, « qui sera contre nous » ?) et conduit, là aussi, à l’action de grâce. Lumière ténébreuse et nuit libératrice, explorons ces deux aspects… Lumineuse, assurément, la Transfiguration est, après dix jours de carême, comme une halte panoramique qui anticipe la Résurrection, illuminant et orientant notre route pascale. « Heureux ! », le mot de saint Pierre, même si ce n’est pas nécessairement avec les raisons pour lesquelles il l’employait, convient bien pour qualifier notre expérience de carême. Bonheur en effet de prendre davantage de temps pour contempler Jésus dans son dialogue avec Elie et Moïse, c’est-à-dire dans la méditation de toute l’Ecriture, et de découvrir ainsi davantage son mystère de gloire. Bien sûr, il ne nous sera peut-être pas donné de vivre de manière aussi fulgurante et immédiate la grâce des apôtres, mais notre foi nous fait toucher quelque chose de cela. Grandir dans la foi, c’est assurément grandir dans la perception de la divinité du Fils et conjointement de l’accomplissement des Ecritures. Confesser Jésus-Christ et réaliser la cohérence de sens qu’il donne, c’est ce que disent les toutes premières annonces pascales : « ressuscité selon les Ecritures » professait ainsi saint Paul. Bonheur aussi durant ce carême de se désencombrer pour vivre davantage l’essentiel, dans notre prière, dans nos relations humaines, dans notre vie intérieure, c’est-à-dire dans la perception de ce que nous sommes en vérité, à la fois la valeur unique que nous avons aux yeux du Seigneur et les failles que souvent nous fuyons et les entraves qui nous retiennent. Bonheur enfin de donner et de se donner. Mais ce bonheur n’est pas statique ni achevé, qu’il faudrait conserver précieusement à l’abri d’une tente ou dans un suspens de nos activités - ce fut la méprise de Pierre - Ne dressons pas de tente, car le danger menace toujours dans la vie spirituelle de s’arrêter aux grâces que nous avons reçues. Souvent nous nous attachons plus à l’effet de la grâce en nous que nous profitons de la grâce elle-même. C’est donc une entrave qui nous empêche d’avancer. Non, notre bonheur et le fruit authentique de la grâce consistent à poursuivre le chemin pascal pour entrer effectivement dans la gloire qui nous est promise. Pour cela, cet évangile de lumière est exigeant. Il nous intime d’écouter Jésus sans diversion, dans l’ascèse de Jésus seul, à nous orienter résolument sur son chemin. C’est ainsi que rapidement Jésus fait descendre ses disciples - il s’agit de suivre Jésus - et - ce sont les épisodes qui chez Marc succède à notre évangile - les invite à la prière et leur annonce une nouvelle fois sa Passion et sa Résurrection. Allons donc jusqu’à Pâques en passant par la Croix, avec l’effroi qui peut l’accompagner, mais surtout la confiance que Dieu est avec nous. Obscure évidemment est l’épreuve d’Abraham, ainsi que toute épreuve ou tentation. Notre texte est difficile car il contient des éléments scandaleux. Soulignons qu’il n’est ni une allégorie dont chaque détail serait signifiant ni un discours édifiant c’est-à-dire assumable totalement d’un point de vue moral ou théologique. Dieu ne veut la mort de personne, faut-il rappeler. Mais la perception de cela fut longue au cours de l’histoire et les complicités avec la mort dans notre relation avec Dieu ont-elles complètement disparues ? Ceci étant dit, comment comprendre le texte ? Peut-être qu’Abraham a confondu détacher avec détruire, offrir avec tuer. Offrir c’était rendre grâce à Dieu pour son fils, dans un geste de gratitude et de détachement, alors que pour Abraham, se détacher de son fils c’était mourir, et couper le lien ne pouvait se faire sans tuer le fils. Le fruit de cette épreuve fut donc pour lui une purification de sa relation avec Dieu et avec son fils. Une lecture intégrale du récit (le lectionnaire n’en propose qu’une version allégée) montre que la mention du fils, omniprésente dans la première partie, est absente à la fin, comme un indice qu’Abraham l’a laissé partir : fruit de liberté. Vis-à-vis de Dieu, la confiance, totale mais peut-être encore inhumaine voire sauvage, se voit grandie par cette expérience d’écoute et de discernement, avec comme fruit une meilleure compréhension du dessein de Dieu et de sa promesse qui lui est donnée de réentendre. Ainsi notre récit va-t-il de l’obscurité à la lumière, de l’écoute à la clarté (Dieu donne de voir un bélier pris dans le buisson) - contrairement d’ailleurs à celui de la Transfiguration. Ainsi avec ces récits, deux faces d’un même carême s’offrent à nous. Ecouter et suivre le Seigneur dans la foi, pour avancer et espérer les promesses que Dieu sans relâche nous dit et qu’il nous faut réentendre, sans s’arrêter à moins que cela (Jésus seul !), avec les détachements qui, consentis, allégeront notre marche : voilà l’itinéraire lumineux et obscur pour notre carême. Il y a là un chemin de bonheur : poursuivons-le ! AMEN

F. Guillaume