3e Dimanche de Pâques -B- (Avon)

Tout commença comme une grand-messe. « La Paix soit avec vous ! » : messe épiscopale, bien sûr, qui se termine, certes sans « ite missa est » ni « allez dans la Paix », mais par un semblable envoi en mis-sion : « C’est vous qui en êtes les témoins ». Comme dans une messe, au cours de notre évangile, la stupeur bouleversée accueillie par l’hospitalité miséricordieuse du Seigneur, comme dans un Kyrie, succède au gloria de joie qui étreint les disciples. Comme dans une messe, une liturgie du corps qui se donne à toucher et à voir et une liturgie de la Parole, où Jésus ouvre l’esprit à l’intelligence des Ecritures se suc-cèdent, certes dans un ordre inhabituel. Au cours de cette messe, la paix fait son chemin : offerte au Seigneur à des disciples qui ne peuvent encore l’accueillir, elle les constitue témoins de la Bonne Nouvelle Pascale. La Paix, voilà un trésor qui parle à tous et auquel nous aspirons tous, le plus beau don sans doute, le plus désirable… A nous aussi, le Christ dit en ce jour « la Paix soit avec vous » et nous convoque à être des amis de la Paix. Je voudrais donc la méditer quelque peu, comme le don pascal par excellence, selon quatre points puisés librement dans notre évangile.

Premièrement, la paix a saveur de résurrection. Elle est le fruit d’une victoire, d’une traversée, de nos peurs, de nos remords, de nos envahissantes préoccupations. Elle est souvent l’issue d’un combat, intérieur et profond, dans lequel retentit la question du Seigneur « Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Pourquoi ces pensées qui surgissent en vous ? » La paix n’est pas l’absence de soucis, ni de préoccupa-tions, encore moins d’occupations, mais c’est au milieu de cela, qu’elle fait son chemin en nous. Tout comme il n’y a d’homme libre que libéré, l’homme de paix est un homme pacifié. Mais précisons-le, et c’est une autre saveur pascale, la paix est un don, gratuit et inattendu, du Seigneur. Elle ne nous appartient pas et vient d’un autre, d’où son caractère surprenant, merveilleux, surnaturel. Le Seigneur dit ailleurs qu’il donne sa paix… mais « pas à la manière du monde ». La paix n’est pas l’absence de guerre ni le résultat d’arrangements humains plus ou moins faciles mais plutôt comme une eau pure jaillie des pro-fondeurs. Ensuite, la paix est le fruit d’une présence. C’est bien le cas dans notre évangile : se tenant au milieu d’eux, le Seigneur offre sa paix. La Paix est de l’ordre de la relation, de la communion. « Christ lui-même est notre Paix » résumera saint Paul. Enfin, autre caractéristique pascale, la paix n’est pas une perfection humaine. Elle ne rayonne même jamais mieux qu’à travers nos plaies et cicatrices et vient habiter nos demeures cabossées, signe, s’il en est, qu’elle est un don à accueillir, avec tout ce que nous sommes.

Deuxième point, la paix s’inscrit dans un cheminement spirituel, à la fois chemin humain et don de l’Esprit. Tout cheminement spirituel nous conduit au fond à la Paix. Nous pouvons en signaler quelques balises. C’est d’abord un chemin d’unification. Accueillir la paix, c’est intégrer toutes les dimensions de notre être. C’est ce que fait le Seigneur dans l’évangile où sont présents le niveau corporel (« touchez-moi ! »), le niveau spirituel à la fois dans le fait de comprendre (« il fallait que s’accomplisse tout ce qui était écrit de moi »), que dans l’attitude spirituelle et la responsabilité morale (avec la « conversion » et le « pardon des péchés »). Permettez-moi d’insister sur deux de ces points. D’une part, pas de paix sans la perception d’un sens à sa vie  toujours partiel  de son histoire, à situer dans la grande histoire. L’importance de la relecture des Ecritures dans les récits de résurrection (dans notre évangile, dans celui d’Emmaüs ou dans les discours des Actes des Apôtres) est à souligner. Relire l’Ecriture à la lumière de notre foi en Christ, c’est trouver l’harmonie de sens entre la vie du Christ, pourtant apparemment insen-sée et soldée par un échec, le projet de Dieu pour l’homme et notre propre histoire, dans un travail de mémoire et de réflexion, fécondé par la grâce du Seigneur. D’autre part, la paix n’est pas simplement un bien-être spirituel ou moral mais concerne tout notre corps. L’importance donnée au corps dans les récits de résurrection est remarquable : il s’agit de toucher, de manger de voir, tout spécialement les blessures. Pour nous aussi, le chemin de la paix passe par notre corps, non pas tant qu’il soit le résultat d’un travail corporel mais que la paix habite notre corps, le transforme, le transfigure. Une autre balise dans ce cheminement spirituel est le rôle du temps. Les disciples n’ont pas répondu immédiatement à la paix du Seigneur. C’est l’affaire de toute une vie, non qu’il faille nécessairement attendre d’être âgé pour la recevoir ni que l’âge en soit une garantie, mais l’âge évite au moins de confondre paix et simple bien-être. Dernière balise, la paix a partie liée à notre consentement à la vie, à ce que nous sommes, non à un consentement de résignation, de dépit, encore moins de compromission mais d’heureux acquiescement à notre réalité intérieure et extérieure : « c’est bien moi ! » dit le Seigneur. C’est bien moi, c’est bien lui, avec mon histoire, mes failles, mes responsabilités, mes victoires, les frères et le monde qui me sont donnés. Pas de paix sans oui, qui est fondamentalement un oui à la volonté de Dieu.

Troisièmement, la Paix rend missionnaire. La Paix se transmet, se donne et se rayonne. Notre évangile s’achève par cela : « vous en êtes témoins ». La paix ne peut laisser solitaire. Thérèse disait ainsi à celles qui croyaient devoir rester des heures dans des oraisons paisibles, qu’« ils se reposent mal, ceux qui se reposent seuls ». La paix se partage, la paix se construit. « Heureux les artisans de paix » ! Dans sa famille, dans sa communauté, dans l’Eglise, au travail, dans la cité, être artisan de paix, n’est pas mollesse ni irénisme mais engagement qui sait prendre des coups, persévérance c’est-à-dire espérance qui va au-delà des déceptions, des critiques, des instincts de vengeance, de violence ou du découragement qui peuvent nous habiter.

Quatrième et dernier point, la paix est un don eschatologique, c’est-à-dire déjà donné mais toujours à demander, jamais acquis. La paix, comme le salut, s’espère sans cesse mais, comme la foi, donne du fruit à très petite dose, un grain de paix gros comme un grain de moutarde suffit. Qu’il soit notre fruit pascal ! « La Paix soit avec vous ! » Amen

F. Guillaume, ocd