dimanche 16 février 2014

6e Dimanche du Temps Ordinaire (Année A)

Nova et vetera, querelle des anciens et des modernes, tradition ou modernité, attention à la nouveauté ou souci de ce qui dure, manie du neuf ou obsession de ce qui a toujours existé, en des termes bien divers, voilà qui travaille beaucoup de nos réactions, débats et choix, tant intérieurs qu’extérieurs, ecclésiaux ou sociétaux. Avec son propos de ne « pas abolir mais [d’] accomplir » et par ailleurs son refrain « on vous a dit, eh bien moi je vous dit », Jésus joue sur le double registre de la conservation rigoureuse (pas une lettre, pas un trait – pas un iota – ne disparaitront) et de la rénovation radicale. Il désigne la Loi, pas tant un système législatif ni un code moral mais « la Loi et les prophètes », c’est-à-dire toute l’Ecriture, Torah, Prophètes et Ecrits de Sagesse, qu’il vient accomplir. Ce dernier mot a le sens de réaliser (avec Jésus, les prophéties de l’Ecriture s’accomplissent) mais littéralement de remplir. Le long psaume 118 dont nous avons chanté quelques versets l’évoque, Jésus en parle comme enseignement et commandement : la Loi se compose plus précisément de récits des merveilles de Dieu contenant un décalogue - dix paroles à la fois promesses et commandements - d’oracles prophétiques, qui fonctionnent sous le mode de la contestation, souvent au nom de la fidélité, et de réflexions de sagesse, qui se présentent sous le mode de l’intégration, souvent de manière innovante. Bref, la Loi est comme un large espace, travaillé par la question de l’Ancien et du Nouveau, c’est-à-dire de ce que Dieu a donné et de ce qu’il continue de créer, que Jésus vient remplir, c’est-à-dire habiter, réorganiser, illuminer. Habiter le champ des Ecritures ou interpréter le chant de la Parole : voilà ce que fait Jésus et telle est l’invitation qu’il adresse aujourd’hui. Appel pour nous à contempler Jésus accomplissant l’Ecriture et à comprendre les Ecriture accomplies par Jésus : voilà une belle définition de la lectio divina ! Jésus accomplit les Ecritures : c’est ainsi que les premiers chrétiens résumaient l’annonce de la foi, le kérygme, la Résurrection, la Passion salvifique, l’Incarnation, le salut offert à tous les hommes. A leur suite, c’est quand nous habitons l’Ecriture que le Seigneur vient habiter notre cœur, comme nous le demandions dans l’oraison de ce jour. Il vient accomplir en Jésus les désirs profonds semés en nos cœurs mais vient aussi y faire le ménage… Telle est notre foi : Jésus est Seigneur ; il nous a sauvés ! Pour accueillir effectivement cela, saint Paul parle dans ses épitres du salut par la foi et non par la Loi. En le disant autrement, c’est l’attitude spirituelle que Jésus nous invite à vivre dans l’évangile. Explorons cela selon deux directions.

D’une part, livrés à nos propres forces, il nous est impossible de vivre pleinement la Loi, c’est-à-dire selon le projet de Dieu, de vivre dans la Paix, le don et la communion. Il y a là non un constat psychologique fait pour nous accabler mais une expérience de foi, décisive et libérante. A la suite de l’épisode du jeune homme riche, les disciples comprennent que le salut est impossible aux hommes, ce que confirme Jésus en précisant que rien n’est impossible à Dieu. Nous pouvons faire ce même constat en écoutant Jésus parler aujourd’hui de notre colère, de notre convoitise ou de nos paroles incertaines. L’épitre aux Romains le résume, « tous les hommes sont pécheurs » ; notre seconde lecture oppose la sagesse du monde à celle de Dieu. « Sans lui nous ne pouvons rien faire » : oui, heureux sommes-nous quand nous en faisons l’expérience salutaire, à travers nos failles, nos impuissances ou nos ambiguïtés vécues comme occasion d’accueillir le don de Dieu ! Malheur à nous au contraire si notre satisfaction de suivre la Loi nous fait vivre sans gratitude, comme si nous n’avions pas besoin de Dieu… mais l’éprouver comme malheur peut être déjà l’expérience heureuse que je viens d’évoquer…

D’autre part, la grâce nous conduit à vivre la Loi d’une manière nouvelle. Telle est la sagesse des saints dont Jésus nous enseigne l’exigence, non pour nous décourager mais comme une promesse déjà offerte. « Ce n’est pas la Règle qui nous garde ; c’est nous qui gardons la Règle » disait la prieure dans le Dialogue des Carmélites. Il y a là une maxime profonde qui a de quoi nous stimuler tous, que notre Règle soit celle du Carmel, de la vie religieuse ou du mariage. Ce n’est pas la Loi qui sauve, ce n’est pas la Règle qui garde mais garder la Règle, c’est au fond comprendre que l’amour est l’accomplissement de la Loi, que nous ne savons pas aimer mais que Dieu nous y conduit. Telle est cette sagesse nouvelle dont je souligne pour terminer trois traits : la radicalité du combat, la douceur du consentement et le choix de Dieu. Jésus ouvre une voie radicale. Non au sens d’un extrémisme écervelé. En accomplissant la Parole, il nous invite à aller à la racine des choses. A la source du meurtre, il y a la colère et le mépris, à la source de l’adultère, il y a la convoitise et l’envie. Sans parler d’Eros et Thanatos, Jésus connait le cœur de l’homme : il est la lumière et vient faire, en profondeur, la vérité dans nos vies. Mais la voie dessinée par le Christ n’est pas le jusqu’au-boutisme. Dépasser la justice des pharisiens n’est pas être plus pharisien que les pharisiens, mais davantage accordé à Dieu. Le verbe traduit par « dépasser » veut dire déborder ; on le retrouve à la fin du texte traduit par « ce qui est en plus (ce qui déborde) vient du mauvais ». Attention donc au toujours plus, au perfectionnisme. Il s’y cache un manque de perspective et souvent de l’orgueil. Jésus au contraire nous invite au consentement. Consentir au temps : « pendant que tu es en chemin » nous dit-il. Consentir au pardon. La logique du donnant-donnant vécue de manière absolue conduit à la mort, « au dernier sou », à l’exténuation totale. Consentir à nos limites et à nos limitations. Ne pas faire de serment, c’est ne pas s’engager sur des chemins qui ne sont pas de nos ressorts, se contenter de nos seuls « oui » et « non ». Le contraire serait tenter Dieu. Enfin, la voie de Jésus, de liberté et de responsabilité se joue tout spécialement dans notre capacité à choisir. C’est le cœur de la révélation biblique : « il dépend de ton choix de rester fidèle ». On est aujourd’hui très conscient des déterminismes physiques, sociologiques et psychologiques qui nous conditionnent. Cette conscience doit servir notre lucidité et non nous paralyser. Les témoins actuels de la foi, qui font souvent œuvre de résistance, l’attestent.

Contempler Jésus accomplissant les Ecritures, nouveau Moïse qui accomplit la Torah, nouveau prophète qui accomplit les annonces d’un salut offert à tous si nous réalisons que nous n’en sommes pas dignes, nouveau sage qui nous conduit sur le chemin de la croix, folie pour les hommes mais sagesse suprême de l’amour divin, voilà ce que la liturgie nous a fait entrevoir. Qu’elle nous donne maintenant d’accueillir force et lumière pour le vivre et en témoigner ! Amen

Fr. Guillaume, ocd