Homélie pour la saint Joseph (19 mars 2014)

Est-il raisonnable de prendre une orientation décisive pour son existence sur la seule base d’un songe ? Est-il raisonnable de faire confiance à une parole entendue en rêve lorsqu’elle est en plus à ce point déroutante ? Est-il raisonnable d’engager ainsi sa vie au saut du lit serait-on tenté de dire ? Bien sûr, il ne faut pas être dupe de la concision d’un récit qui annonce un mystère de foi et ne se préoccupe pas de la psychologie de Joseph. Les informations que l’Évangile nous donne d’ailleurs sur Joseph sont plutôt minimalistes : un artisan appartenant à la lignée Davidique que l’évangéliste qualifie d’homme juste. Nous n’en savons pas davantage sur lui, si ce n’est peut-être sa capacité singulière à se laisser guider par des songes. C’est à la suite d’un songe qu’il prend chacune des quatre décisions que l’Évangile mentionne : il accueille Marie chez lui ; il emmène la mère et l’enfant en Égypte, il rentre avec eux en Israël et enfin il s’installe à Nazareth.

Joseph agit en fonction de ces songes parce qu’il les identifie à la Parole de Dieu. Certes il n’est pas le premier à le faire. Elie, Jacob, ainsi que son fils Joseph sont entrés eux aussi dans l’intelligence de la Parole par la voie du songe. Le songe exprime l’opacité et le mystère du Dieu ineffable. Il donne d’accueillir la Parole dans les ténèbres en un état de profond abandon. Le songe est une mise à l’écart de notre capacité de réflexion pour une descente au plus profond de l’intériorité. Tandis que le corps est dans la torpeur, l’esprit veille avec intensité, visité par une Présence qui se communique à lui. L’origine de la parole se perd alors dans les méandres de l’esprit, au plus profond de l’oubli. Voici que la parole ne procède plus de la pensée, mais d’un au-delà de la conscience où Dieu éveille l’homme à son mystère. Plus exactement, Dieu donne d’entrer en communion avec lui par l’obéissance à sa Parole. Dans le songe, Dieu s’empare de l’homme et imprime en son cœur sa volonté sur lui. Au réveil, la perception de la Parole devient consciente, mais son origine et son fondement se perdent dans la nuit.

Que la Parole de Dieu puisse ainsi animer les songes d’un homme témoigne de la profondeur de sa communion intérieure avec Dieu. Joseph se laisser ainsi guider par un songe au point de changer d’avis brutalement, comme si ce message portait en lui-même une telle évidence qu’il balayait d’un coup toutes les objections antérieures. Oui, Joseph peut non seulement accueillir chez lui son épouse selon son désir profond, mais assumer aussi la responsabilité extraordinaire de donner à l’enfant le nom reçu en songe. L’évidence fulgurante vient de cette coïncidence entre la volonté de Dieu et le désir de Joseph. Ce dont il se croyait indigne, à savoir prendre soin de son épouse et donner son nom à l’enfant qu’elle a reçu de Dieu, devient désormais sa vocation et sa mission !

Cela dépasse certes toute compréhension, mais il n’est pas nécessaire de comprendre pour agir en liberté. Un acte est libre lorsqu’il engage toute la personne. Un être libre est un être capable de se donner tout entier dans la voie qu’il a choisie. Mais comment discerner le choix dans lequel nous pouvons nous investir sans réserve ? Si nous sommes lucides, nous savons bien que les raisons de nos choix les plus importants ne sont que des justifications a postériori de notre désir profond. Lorsque nous faisons un choix véritablement libre, nous ne le faisons pas pour des motifs raisonnables, mais parce que ce choix est l’expression d’un désir capable d’unifier notre être et d’orienter toutes nos énergies dans cette direction. L’action qui s’en suit, répond alors à l’ensemble de nos sentiments, de nos pensées et de nos aspirations les plus intimes.

Nous connaissons bien cet aphorisme de Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » Et Pascal de poursuivre sa pensée en l’explicitant : C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison. Lorsque nous voulons savoir en vertu de quelle raison nous avons posé un choix, nous trouvons que nous nous sommes décidés sans raison, peut-être même contre toute raison. Mais c’est là précisément la meilleure des raisons, car, dans les circonstances solennelles de la vie, nous choisissons en dépit de ce qu’il est convenu d’appeler un motif. Cette absence de raison tangible est d’autant plus frappante que nous sommes alors plus profondément libres. L’acte véritablement libre ne vient pas en effet de la raison qui analyse, mais du cœur qui boit à la source de l’amour. L’acte libre est une expérience d’unité intérieure, une évidence du cœur qui échappe à la raison.

La liberté culmine ainsi quand elle est un don de Dieu capable de nous mettre au service de sa Parole dans l’abandon à sa volonté. Telle est la liberté de Joseph, qui s’engage contre toute raison sur une voie qu’il ne comprend pas, mais sur laquelle s’accomplit son désir au-delà de l’imaginable. A l’écoute de son cœur jusque dans les profondeurs de la nuit, il accueille la parole qui ouvre à son désir la plénitude d’un avenir. Parce que cette Parole est de Dieu et qu’il fait ce qu’elle dit, parce que cet avenir est en Dieu et qu’il s’y engage sans condition, Dieu peut habiter sa liberté d’homme. L’Emmanuel, Dieu avec nous, reçoit dans la nuée d’un songe et par la foi d’un homme son nom divin : « Dieu sauve ». A l’exemple de Joseph, puissions-nous ouvrir notre cœur à ce salut plus réel que nos raisons ! A la prière de Joseph, puissions-nous être libres de cœur dans le service et dans l’écoute, puisque tel est notre désir et notre gloire en Christ !

Fr. Olivier-Marie Rousseau, ocd