Homélie 2e Dimanche de Carême (Année C)

C’est une icône ! Avant l’icône de la Transfiguration, il y a la Transfiguration qui est une icône, c’est-à-dire pas tant une représentation, aussi sublime soit-elle, mais une présentation, une offrande du mystère, qui implique, qui enrôle et qui convoque celui à qui elle s’adresse. Nous le savons, par le jeu des perspectives, ce n’est pas nous qui regardons une icône mais c’est l’icône qui nous regarde. De même, lire le récit de la Transfiguration, c’est faire une expérience, matrice de toute expérience spirituelle, qui permet de relire nos propres expériences et qui en est comme l’archétype, un peu comme dans la formation iconographique où l’on commence, dit-on, par écrire l’icône de la Transfiguration… L’épisode de la Transfiguration n’est pas tant un spectacle, à voir ou à entendre, qu’une école, pour apprendre à voir et à entendre : « fais-nous trouver dans ta parole les vivres dont notre foi a besoin et nous aurons le regard assez pur pour discerner ta gloire », priions-nous au début de cette eucharistie. En cette phase encore commençante du Carême, prenons le temps d’écouter et de contempler notre scène d’évangile. Elle comporte un double entretien, un double axe, l’un, horizontal et scripturaire, entre Jésus et deux hommes de l’Alliance et l’autre, vertical et trinitaire, entre Jésus et son Père.

Selon la dimension horizontale, Jésus s’entretient avec ces deux « haut-parleurs de l’Alliance » instaurée entre Dieu et les hommes avec Abraham (c’était la première lecture) : Elie, l’homme de la rencontre dans la brise légère, Moïse celui de celle du buisson ardent et Jésus, entouré comme dans une crèche de gloire par la Loi et les Prophètes, qu’il résume en sa personne, abréviation ou concentration de l’Alliance. Contemplant cette scène et parlant de ces deux hommes, un commentateur écrit : « l’un épie le Buisson, l’autre supporte la brise, celle-ci et celui-là s’assortissant en la même humilité. Jésus est là, au milieu, si familier jusque dans son incandescence ; un homme est là, au milieu, dont la chair est l’épine où s’est épris le feu, dont la voix est la brise où l’orage se tait ». Avec moins de poésie mais avec le souci d’insister, soulignons que l’expérience spirituelle chrétienne se vit et se comprend dans ce jeu de l’Alliance : l’Ecriture dit Jésus et Jésus récapitule, interprète et accomplit les Ecritures. Si la proposition de Pierre de dresser trois tentes est si incongrue, c’est qu’elle aurait séparé et donc empêché cette harmonie scripturaire. Que notre manière de lire l’Ecriture ne fasse pas ainsi ! Au contraire, l’invitation du Père à écouter le Fils, la fin du récit (Jésus seul) et le mutisme des disciples qui durent attendre l’accomplissement du mystère pascal avant de pouvoir annoncer que le « Christ est mort et ressuscité, selon les Ecritures » précisent que ce jeu entre notre expérience de foi, la vie du Christ et l’Ecriture doit s’opérer largement : Jésus dans toute l’étendue de sa vie, l’Ecriture dans sa totalité et notre histoire dans toute sa complexité.

Selon la dimension verticale de notre scène évangélique, Jésus prie et, de la nuée qui le revêt, la voix se fait entendre. Avec la nuée qui est l’Esprit et la voix du Père, il y a une dimension trinitaire qui englobe Pierre, Jean et Jacques, témoins de la prière de Jésus mais aussi témoins enveloppés dans cette prière et convoqués à ce mystère d’écoute, tout à la fois accueil et obéissance à la Parole. Avec la prière, nous touchons à un deuxième axe de toute expérience spirituelle chrétienne. Faisons deux remarques. D’une part, la Transfiguration est pour les disciples une expérience d’incompréhension qu’expriment, dans notre récit, leur sommeil qui rappelle celui d’Abraham et annonce celui de Gethsémani, leur frayeur et la proposition décalée de Pierre : « il ne savait pas ce qu’il disait ». L’expérience de la vie chrétienne, et tout spécialement de la prière qu’elle symbolise en quelque sorte, est souvent celle de ce décalage, avec le mystère de Dieu qui nous dépasse, de l’éclat de la gloire qui éblouit et obscurcit. D’autre part, la Transfiguration est une théophanie, une scène où Dieu se révèle, tout spécialement en son humilité : nous parlions de crèche. En effet, le Père se fait entendre pour s’effacer : « écoutez-le ! ». Ecoutez-moi vous dire de l’écouter, lui. Effacement qui rappelle celui de la théophanie du buisson ou de la brise légère. Humilité, qui annonce celle du Fils à Gethsémani (« non pas ma volonté mais ta volonté ») et sur la croix (« Père en tes mains, je remets mon Esprit ») et qui appelle la nôtre. La vie chrétienne est un chemin d’humilité.

Axe scripturaire et axe trinitaire, notre évangile doit aussi être situé selon un axe chronologique, dans le déroulé de l’évangile de Luc. Il apparait comme une anticipation pédagogique de la Résurrection pour vivre la Passion. Les liens avec la Passion sont bien identifiables : le départ à Jérusalem est comme le secret du dialogue scripturaire ; les témoins de la Transfiguration sont ceux de Gethsémani. Mais dans un cas, la gloire, certes pour un instant, est révélée alors que dans l’autre, la gloire demeure cachée (la Parole en silence, le visage en souffrance : rien à voir ni à entendre). C’est l’éclat nu de l’humilité de Dieu. L’expérience chrétienne se vit au Thabor et au Golgotha, l’un étant la preuve de l’autre et l’autre constituant l’épreuve de l’un. Elle requiert, purifie et fortifie notre foi, foi sans signe, foi sans preuve, si ce n’est celle, définitive, de l’offrande du Fils. Elle se vit dans l’espérance, dont on a dit qu’elle est comme la mémoire du futur, ce qu’exprime cette anticipation narrative de la scène de la Transfiguration.

Notre dimanche a un rôle décisif dans le carême, tout comme l’expérience de la Transfiguration dans notre vie chrétienne : chemin de croix et chemin vers la croix, dans l’écoute de l’Ecriture et le dialogue filial, animée par une vie de foi, d’espérance et d’humilité, dans l’offrande de nos pauvretés, écrins possible de la gloire, et dans la rencontre des pauvres, témoins souvent à leur insu de cette gloire. Avançons avec courage, conduits au gré de sa grâce, souvent obscure parfois éclatante mais toujours efficace, et déjà entraînés dans la joie de la victoire pascale ! Amen.

Fr. Guillaume, ocd