Homélie 16e Dimanche (Année C) 21 juillet 2013

Si l’on accepte, selon notre degré de cynophilie, l’image de la lectio divina - la méditation priante de l’Ecriture - comme le fait de rogner un os, qu’il y a là un labeur mais que la joie de la lectio est aussi dans ce labeur, qu’il s’agit de goûter toutes les richesses et les aspérités d’un texte mais aussi sa substantifique moelle, force est de dire, en première approche, que l’os de notre évangile semble déjà bien rogné par toutes les lectures que nous avons pu faire et entendre au sujet de Marthe et Marie. La prophétie d’Ezéchiel qui décrit des os desséchés se recouvrir de chair et revenir à la vie peut pourtant nous encourager. Peut-être lisons-nous trop cet évangile comme une fable car telle peut-elle nous apparaître. Ne l’accueillons-nous pas en effet comme une version, à la morale retournée certes mais comme une fable dont on a vite trouvé la morale tout de même, de La cigale et la fourmi ? Marie dans le rôle de la cigale, Marthe dans celui de la fourmi et un éloge final de la cigale donc un blâme de la fourmi compris comme l’affirmation de la supériorité de la vie contemplative sur la vie active ou de « l’être » sur le « faire » comme on aime le dire aussi. Mais l’Evangile n’est pas tant une fable qui n’aurait qu’à délivrer une morale ou un message qu’une expérience à vivre. Contrairement à une fable, une péricope d’évangile se lit d’ailleurs dans un contexte. N’oublions pas celui des deux commandements rappelés la semaine dernière : l’attitude de Marie ne peut contredire celle du Bon Samaritain… Et en passant de l’os du texte à la jarre du sens, croyons avec le prophète Elie que nous fêtions hier que « jarre jamais ne s’épuisera ». Pour cela, osons, comme Marie, nous asseoir, écouter le Seigneur en laissant retentir trois versets : « une seule chose est nécessaire » ; « Marthe le reçut dans sa maison » ; « la meilleure part ne lui sera pas enlevée »…

Premièrement, Luc joue dans son récit sur les oppositions entre les deux sœurs. L’une est assise, immobile, tournée vers Jésus et l’autre debout en incessant mouvement, tournant autour de Jésus. L’une écoute et l’autre parle, femme de l’oreille et du cœur dans un cas, femme de la main et de la langue dans l’autre, le moulin et la fontaine pourrions-nous illustrer. L’une est dans le multiple et l’autre dans l’un. Marthe se plaint d’ailleurs d’être seule mais Jésus loue chez Marie son choix de l’unique. De ces oppositions bien tranchées, soulignons deux éléments. Dans ces deux sœurs si différentes mais ayant en commun le désir d’aimer et de servir le même Seigneur, on peut voir le symbole de toute communauté ou de toute famille, fondée sur un sang ou un désir communs mais souvent travaillée par la jalousie. C’est d’ailleurs par une histoire de jalousie familiale (Caïn et Abel) que commence la Bible. N’y voyons pas un défaut d’enfant ou de commençant vite résolu ou vite résolvable. La jalousie est notre combat et « de la jalousie à la louange » notre chemin de vie spirituelle. Ce n’est pas la morale de l’histoire mais, petite leçon au passage, notons comment Jésus se garde de rentrer dans le jeu de Marthe, en opérant un déplacement. C’est le second élément. « Une seule chose est nécessaire » : Jésus ramène tout à l’unique. C’est ainsi souvent que l’on repère son action dans nos vies, car il est celui qui unifie. « Unifie mon cœur pour qu’il craigne ton nom » demande un psaume. Demandons nous aussi au Seigneur ce sens de l’unique au milieu de nos dispersions.

Mais revenons au début du récit : « Marthe le reçut dans sa maison ». Avec le choix de la première lecture ; la liturgie fait l’éloge de l’hospitalité. L’hospitalité est au cœur de l’expérience chrétienne. Elle exprime à merveille l’Alliance de Dieu avec les hommes : hospitalité de l’homme dans l’accueil de Dieu qui le visite – c’est comme visiteur, comme triple visiteur qu’il se révèle à Abraham, - mais plus encore - retournement évangélique par excellence qu’exprime au fond l’attitude de Marie - c’est Dieu qui offre l’hospitalité à l’homme esseulé et assoiffé. Pensons à l’épitre aux hébreux, aux invitations de Jésus à accueillir tout enfant ou toute personne envoyée lui : « c’est moi alors qu’il accueille » dit-il. Pour revenir aux textes de notre liturgie, une comparaison entre Abraham et Marthe peut être faite : même ardeur, même hâte, même générosité. Accueillir l’autre est souvent une expérience du Seigneur et de sa promesse. « Christ au milieu de nous, espérance de la gloire » dit saint Paul. Notre expérience de vie chrétienne est là : l’accueillir dans le présent et croire en sa promesse. C’est ce que fait pleinement Marie dans l’évangile.

Nous voici à notre troisième verset. Quelle est cette part que dit Jésus, meilleure et inamissible ? Etre assis et l’écouter, être accroché à ses pieds et à sa bouche, car s’il y a la béatitude mariale d’avoir trouvé grâce auprès de lui, il y a aussi celle d’avoir « trouvé place au pied de lui » ! Voilà la part du disciple, la part de l’amour, voilà la bonne part entre toutes ! « Ma part c’est le Seigneur ! » dit-on avec les psaumes. Il n’est pas question d’état de vie meilleur que d’autres, d’une incompatibilité entre l’être et le faire mais, dans cette grâce d’unité de celui qui choisit le Seigneur, de tout faire par amour et de réaliser qu’à un certain niveau de profondeur, que la prière et la relecture de vie peuvent nous donner, la saveur, la valeur et le sens de notre vie résident dans la part de l’amour qu’elle comporte. A chacun bien sûr de voir ce que cela signifie pour lui. Mais l’amour est menacé et sa gratuité toujours à défendre car fragile et contestable par toutes nos bonnes raisons, sages et utiles. L’éloge de la fourmi sera toujours notre tendance. Il n’y a pas à choisir Marie contre Marthe car, tout comme Jésus aime les deux sœurs, tout comme ces deux prénoms ont même racine, nous sommes Marthe et Marie, de même que le corps a besoin de l’oreille et de la main ! Mais dans le choix de l’unique, dans la joie d’aimer qui en découle, poursuivons notre marche. L’eucharistie, qui est comme le symbole dans nos vies de cette meilleure part, nous aide à en vivre et à en témoigner ! Amen

Fr. Guillaume, ocd Avon