Homélie Ascension 2013

Quarante jours après, quarante jours avant : l’Ascension est le symétrique, par rapport à Pâques, de l’entrée en Carême. Cette propriété géométrique du calendrier liturgique peut nous questionner : quel chemin avons-nous donc parcouru depuis le mercredi des cendres ? Les cendres de ce mercredi nous rappelaient que nous sommes poussière, à la fois créés à l’image de Dieu et fragiles. Or les icônes de l’Ascension reprennent la couleur cendre (noire ou brune) pour en revêtir le Christ monté aux Cieux, car fêter l’Ascension c’est célébrer notre humanité déjà glorifiée, c’est célébrer le sens profond de la victoire pascale : nous sommes appelés à la gloire de Dieu, à la divinisation. Les cendres de notre vulnérabilité ne doivent pas obscurcir cette assurance, puisque le Christ a inauguré, pour nous, le chemin, comme le dit l’épitre aux Hébreux. La voie est ouverte, suivons-là !

Mais suivre le Christ sur cette voie de divinisation, ce n’est pas resté accroché au Ciel : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » La fête de l’Ascension est aussi une fête de séparation, de salutaire séparation. Nous associons souvent séparation à tristesse. Il y a de fait des expériences traumatisantes de séparation. Pourtant, il n’y a pas de croissance sans séparation. Ainsi, dans la vie humaine, le sevrage, le fait de quitter ses parents sont des expériences décisives. Ainsi, dans l’histoire biblique, Dieu crée, selon la tradition talmudique dite du tsim-tsoum, en se retirant ; Dieu cesse l’envoi si comblant de la manne, quand Israël est arrivé en Terre promise. Et le Christ ressuscité, durant ces quarante jours de la chronologie lucanienne, apparait mais en se retirant : « allez en Galilée », « cesse de me toucher »… et c’est alors que tout commence, comme avec les pèlerins d’Emmaüs qui reconnaissent le feu qui les habite, une fois que Jésus s’est dérobé à leur vue. Ainsi dans la vie spirituelle. L’Ascension nous invite à nous réjouir de cette séparation : c’est une fête de maturité spirituelle et théologique. Précisons… « Il est bon que je m’en aille » avait prévenu Jésus. Certains savent combien Thérèse d’Avila avait été troublée à son époque par une interprétation de ce verset selon laquelle il faudrait oublier l’humanité de Jésus, en particulier la méditation de sa vie terrestre, pour avancer dans la prière et accéder à la contemplation pure de sa divinité. La fête de l’Ascension nous dit tout le contraire : au fond, vis-à-vis de Jésus, « loin des yeux, proche du cœur ». Son élévation que nous célébrons, sa disparition sensible sont là pour nous faire accéder à la foi, pour passer d’une « jésulogie » toujours trop étroite à la christologie, c’est-à-dire à la juste perception du mystère de Jésus. Sans cela, Jésus risque toujours de devenir une idole : de l’idole à l’icône, voilà, concernant Jésus, le passage que nous fait opérer cette fête ! Idolâtrer c’est en effet croire connaitre et maîtriser quand on voit tout, sait tout, comprend tout. Regarder au contraire une icône, c’est se laisser conduire au-delà. Il ne s’agit pas de dépasser l’humanité de Jésus mais de percevoir, à force de demeurer avec lui, que Jésus est le Fils du Père qui nous y conduit et que l’Esprit nous est donné pour nous souvenir et comprendre davantage. Ainsi l’Ascension nous achemine-t-elle vers la foi trinitaire, sans laquelle notre relation à Jésus demeure incomplète.

Victoire pascale qui dit notre vocation divine, ascèse de la séparation qui mûrit notre foi, l’Ascension - c’est mon troisième et dernier point - nous appelle à vivre le paradoxe de la présence dans l’absence, de l’absence comme surprésence. « Christ est parti sans nous quitter : sa présence nous accompagne » - « il est proche de nous quand il s’éloigne ». Pour cela, « ne pas rester accroché au ciel », c’est ne pas chercher des révélations inédites du Seigneur mais croire que, équipés des dons de l’Esprit Saint, nous pouvons l’entendre c’est-à-dire le comprendre, le voir c’est-à-dire le percevoir avec l’intelligence du cœur. Son absence nous renvoie à son humanité, à ses traces et à ses dons, dans la méditation des Ecritures, la célébration des sacrements, la rencontre des autres, l’accueil de l’événement mais toujours de manière iconique, non captative, en un mot dans la foi. La petite Thérèse, dans ses lettres à Mère Marie de Gonzague de juin 1897 – en pleine maturité spirituelle, en pleine nuit de la foi aussi ! – s’exprime ainsi : « Puisque Jésus est remonté au Ciel, je ne puis le suivre qu’aux traces qu’Il a laissées, mais que ces traces sont lumineuses, qu’elles sont embaumées ! Je n’ai qu’à jeter les yeux dans le saint Évangile, aussitôt je respire les parfums de la vie de Jésus et je sais de quel côté courir… » Ecouter Jésus dans l’Ecriture, c’était déjà, il y a presque 80 jours ce que le récit de la Transfiguration nous disait : « écoutez-le ! » A la lumière de l’expérience pascale qui nous ouvre davantage à la confiance, toute expérience où nous accueillons la grâce est expérience de ces traces dont parle Thérèse, toujours marquées du sceau de l’absence mais qui attestent que le Seigneur nous accompagne : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » Jésus victorieux qui nous ouvre le chemin de notre propre divinisation et nous fait désirer le Ciel, Jésus icône du mystère trinitaire, Jésus présent au creux son absence, qui ravive en nous la mémoire de sa sainte humanité, tel est celui que cette grande fête de l’Ascension nous fait célébrer et rencontrer. Pour vivre cela davantage, elle ouvre ces dix jours d’imploration fervente du Saint Esprit qui nous conduiront à la Pentecôte mais qui nous donnent déjà d’en goûter les fruits ! Qu’il nous entraine à la joie et au témoignage ! AMEN

Fr. Guillaume, ocd Avon