Homélie Saint-Sacrement 2013

L’autre jour, une personne que j’avais remerciée par mail pour un service rendu me répondit en me remerciant de l’avoir remerciée : je me suis demandé s’il me fallait lui rendre la pareille et la remercier de cette expression de gratitude ! Fêter le Saint-Sacrement m’évoque ce mouvement, infini, de gratitude : rendre grâce pour l’eucharistie est une sorte d’eucharistie de l’eucharistie, comme on parle du Saint des Saints ou du Cantique des Cantiques. Mais là où la scène évoquée d’une politesse interminable suscite l’amusement ou l’impatience, l’action de grâce qui répond à l’action de la grâce n’est que le processus habituel de la grâce. Rendre grâce est bien sûr plus qu’un merci, plutôt, tout à la fois, reconnaissance - c’est-à-dire discernement - de la grâce, expression de la gratitude devant l’immérité de toute grâce, don de soi en réponse à la grâce et occasion d’une nouvelle action de la grâce en nous. La grâce, tel un feu qui se propage, se multiplie dans ce renvoi incessant, embrasant tout ce qu’elle touche. Alors n’hésitons pas en ce jour à rendre grâce au Seigneur de nous donner de rendre grâce dans l’eucharistie - car tel est son nom - source sans cesse renouvelée de la grâce en nos vies.

A l’occasion de leurs rassemblements, commémorations ou pèlerinages, on reproche parfois aux catholiques de ne savoir faire autre chose que de célébrer la messe. Si la bigoterie et la routine peuvent effectivement tout pervertir, la grâce de ce jour est de reconnaitre d’une manière renouvelée qu’avec l’eucharistie nous touchons au cœur de la vie chrétienne et de Dieu même. Développons ces deux points. Premièrement, l’eucharistie nous dit Dieu, nous le révèle et nous le donne. Dans son vocable joliment vieilli, le mot « Fête-Dieu » le dit bien et Dame Liturgie l’a bien compris en situant notre fête à la suite de celle de la Trinité. En Dieu même, tout est eucharistie. « Tout vient du Père qui ne retient rien pour lui-même mais livre tout en son Fils et son Fils lui-même rend toute grâce à son Père dans sa vie, sa mort et sa résurrection au cœur d’un mouvement incessant de Souffle trinitaire ». De plus, si l’eucharistie est au cœur même de Dieu, dans l’eucharistie sacramentelle, c’est-à-dire dans nos célébrations eucharistiques, c’est Dieu même qui se donne. Deuxièmement, l’eucharistie révèle et nourrit la vie chrétienne : notre vie est une vie eucharistique. Cela veut dire qu’elle se reconnait « inscrite dans la filiation du Christ » et partage l’eucharistie divine dans toute son existence. L’eucharistie est finalement un autre nom de l’amour : amour reçu, amour rendu, échangé dans une relation incessante depuis la source trinitaire de laquelle tout provient. Le mouvement eucharistique de la vie chrétienne est dès lors tout à la fois une transformation spirituelle et un engagement très concret dans le partage et le service fraternel. Transformation spirituelle, en recevant la vie même de Dieu, qui dans sa Parole et dans son Corps, nous purifie et nous modèle. Engagement concret, à l’instar des disciples de notre évangile à qui le Seigneur dit d’agir « eux-mêmes », qui obéissent et à qui il leur est donné de donner : le mouvement de tout engagement chrétien n’est-il pas là ? L’eucharistie révèle ainsi les deux piliers de la vie chrétienne : la sanctification (« le but de la vie chrétienne, c’est l’acquisition du Saint-Esprit ») et le service. Non seulement, l’eucharistie nous révèle le dynamisme profond de notre vie chrétienne mais elle est en le moteur et nous donne de la vivre : « devenir ce que nous recevons », dit saint Augustin ; « fais de nous une éternelle offrande à ta gloire » demandons-nous dans la troisième prière eucharistique. Je voudrais, méditer un troisième point et souligner comment l’eucharistie est un mystère de don et de présence, en insistant sur l’importance du mémorial qu’est l’anamnèse. L’oraison du jour parle du mémorial de la Passion ; saint Paul présente l’accomplissement du rite eucharistique pour transmettre « en mémoire du Seigneur » ; au cœur de l’eucharistie, l’anamnèse - qui s’exprime deux fois : chanté par tous puis proclamé, comme en écho, dans la poursuite de la prière eucharistique - Faire mémoire, au sens biblique et avec l’efficacité sacramentelle dans l’eucharistie, c’est rendre contemporain passé, présent et avenir : la mort du Christ et son offrande, sa résurrection et sa venue dans la gloire. Dans l’eucharistie, nous vivons à la fois la présence et le don : le Seigneur se donne et se rend présent, présent de la présence et présence du don pourrions-nous dire. La foi en la présence réelle du Corps du Seigneur consiste à croire que le don plénier que le Seigneur a fait une fois pour toute ne peut être repris (présence du don) et que cette présence est un don insigne du Seigneur (don - présent - de la présence). Ce don est l’offrande du Seigneur à laquelle nous répondons par l’offrande de nous-mêmes comme le figure la rencontre d’Abraham avec Melchisédek. Révélation du mystère de Dieu, expression et moteur de la vie chrétienne, mystère de don et de présence, pour reprendre le reproche de tout à l’heure, a-t-on autre chose, a-t-on mieux que la messe ?

Terminons en précisant que l’eucharistie se vit sous le mode paradoxal. Située comme nous l’avons médité au cœur de la foi, elle fut toujours l’objet de combats. Pensons à l’évangile lui-même, aux diverses querelles eucharistiques médiévales, à la crise protestante et jusqu’à aujourd’hui. Sacrement de l’unité, elle est parfois l’objet de tension voire de crise dans les communautés, ou de souffrance. Réalité merveilleuse de notre foi, elle est livrée entre nos mains, au gré de la banalisation, de notre médiocrité ou de notre acédie : l’extraordinaire de Dieu est livré à l’ordinaire des hommes. Mais rien n’arrête l’efficacité de la grâce de Dieu. Il faut bien une fête pour accueillir le mystère de l’eucharistie, dans l’émerveillement et l’adoration, pour nous laisser renforcer dans la foi, et conduire, et transformer par la force de l’amour inépuisablement offert. Amen

Fr. Guillaume, ocd (Avon)