Homélie de la Présentation du Seigneur (2 février 2014)

Messe aux chandelles, procession de la Chandeleur, la liturgie nous donne aujourd’hui d’acclamer, d’accueillir et d’adorer le Christ-Lumière. A vrai dire un peu comme le phénomène d’extraterritorialité pour une ambassade en terre étrangère, nous vivons une sorte d’extratemporalité liturgique où, en plein temps ordinaire, nous voici, pour un jour, revenu au temps de Noël - tout comme plus tard les fêtes de la Trinité, du Saint-Sacrement et du Sacré-Cœur marqueront, le temps ordinaire étant revenu, la véritable clôture du temps pascal. Accomplissement du temps de Noël qu’exprime l’évangile de la Présentation au Temple, notre fête se présente aussi comme une reprise de l’Avent avec la lecture du prophète Malachie qui nous prépare à la venue du « messager de l’Alliance » et comme une méditation du mystère pascal dans l’épître aux Hébreux (« ayant souffert jusqu’au bout l’épreuve de sa passion »), ce que signifie, à sa manière, la présence de cierges dans la liturgie de ce jour comme à la vigile pascale. Bref, c’est tout le mystère du salut et du temps que ressaisit notre fête. Explorons-en quelques richesses que décline le contenu de ses trois titres.

Je voudrais commencer par le moins connu sans doute, la « fête de la Sainte Rencontre », l’« hypapante » comme on dit dans l’Orient chrétien, car il s’agit bien, dans la maison de la Rencontre qu’est le Temple, d’une rencontre : celle de l’Ancienne Alliance avec la Nouvelle, de l’arbre avec son fruit, du Peuple avec son Dieu. L’expérience de la rencontre symbolise d’ailleurs bien celle de la vie spirituelle. La prière est une rencontre du Seigneur avec ce qu’elle comporte de désir, de présence mutuelle, d’étrangeté voire d’affrontement, d’émerveillement et de gratitude. La liturgie, elle-aussi, est une rencontre de l’assemblée avec son Dieu. La pensée et l’expérience de la foi enfin nous conduisent à la rencontre que sont le témoignage ou le dialogue avec l’autre, l’autre chrétien, l’autre croyant, l’autre encore plus autre. Ainsi, avec l’autre ou le Tout-autre notre vie de foi est rencontre et l’on sait combien la rencontre réussie est une expérience de construction de soi et d’ouverture à l’autre. Ainsi fait notre foi.

La Présentation du Seigneur au Temple est le titre officiel des livres liturgiques. Il succède à celui de Purification de la Vierge qui en disait aussi l’enracinement dans la Loi juive. Présenter l’enfant premier-né, c’était l’offrir à Dieu en reconnaissance. Cela rejoint là aussi une attitude spirituelle profonde. « Tu peux laisser ton serviteur s’en aller : mes yeux ont vu le salut » disait Syméon indiquant pour nous le chemin de la reconnaissance et de l’offrande de soi, sachant que Dieu nous précède toujours. Qui offre qui dans notre évangile : n’est-ce pas avant tout Dieu qui offre à l’humanité son Premier-Né et s’offre à nous en lui ? Par ailleurs notre évangile insiste beaucoup sur l’accomplissement de la Loi, 40 jours - chiffre d’accomplissement - après la naissance. L’Incarnation vient en effet accomplir toute chose, l’espérance de l’Ancienne Alliance et les promesses semées en nos cœurs. Nous nous retrouvons ainsi en Avent non comme un retour en arrière mais comme l’expression de l’accomplissement qu’instaure l’Alliance Nouvelle mais qui appelle celui de l’Histoire et dont nous continuons à gémir la venue. La Présentation du Seigneur est enfin le signe de l’assomption par Dieu de notre chair, mystère de l’Incarnation et mystère pascal que médite la lettre aux hébreux. C’est dans le partage de notre condition humaine que Dieu vient nous sauver. Dans cette transformation, nous pouvons voir la fusion et la purification annoncées par le prophète Malachie, fusion de la mort qui nous rend libres et capables de l’offrande véritable, à savoir de nous-mêmes.

Troisièmement, nous l’avons déjà évoqué, le titre populaire de notre fête est la Chandeleur ou fête des lumières. La lumière de nos cierges symbolise le Christ, lumière du monde et de nos vies que chacun de nous en lui mais aussi lumière de la foi qui nous guide, telle la nuée lors de la traversée de la mer Rouge : autre figure d’accomplissement…

La foi comme rencontre, la foi comme offrande, la foi comme accomplissement, la foi comme Lumière, nos trois titres évoquent un beau panorama de vie chrétienne et nous pourrions nous arrêter là… Un quatrième titre, pastoral, instauré par Jean-Paul II depuis 1997, fait du 2 février la « Journée de la Vie consacrée ». Je ne peux que le souligner ici non par auto-glorification mais par gratitude ! Ce que nous appelons la « Vie consacrée » est le fruit d’un élargissement canonique et historique qui de la vie érémitique de saint Antoine du Désert a conduit à la vie monastique puis religieuse (les Ordres Mendiants au XIIIe puis les jésuites au XVIe avec à chaque fois une forme nouvelle de vie) puis la vie consacrée comme on le dit depuis la fin du XXe siècle. En ce jour, la vie religieuse peut voir dans cette fête comme le miroir de son identité et de sa vocation. Premièrement, accueillir Jésus dans ses bras comme Syméon en l’acclamant comme lumière de sa vie, joie de son cœur et accomplissement de son attente, voilà un beau symbole de la vie religieuse : accueillir Jésus sachant que c’est lui qui nous accueille ! Deuxièmement, proclamer à tous les louanges de Jésus comme le fait Anne dans l’évangile, voilà une deuxième couleur de la vie religieuse : discerner Dieu à l’œuvre dans notre monde (« J’ai vu le salut ») et le proclamer par les mots et plus encore par notre vie. Pour cela, toujours à l’instar d’Anne, « servir Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière » exprime notre désir de sans cesse écouter le Seigneur dans sa Parole, dans la traversée longue mais féconde de la fidélité. Si Syméon et Anne se présentent comme des modèles, ce n’est pas que pour être religieux il faille être vieux mais que nous voulons durer jusqu’à l’être mais sans le devenir, je veux dire en restant dans l’émerveillement toujours jeune de sa vocation dont la fidélité déploie au cours du temps les divers aspects. C’est la réponse à l’appel qui en dit tout le contenu. Quatrièmement, l’offrande est un mot-clef pour exprimer la vie religieuse : « devant Dieu pour tous » disait Edith Stein. S’offrir c’est consentir à soi-même – principe d’humilité – et se donner : heureuse aventure ! Le glaive dont parle Syméon dit enfin la vocation prophétique de la vie religieuse mais aussi sa disponibilité à être transpercée, mise à nu par la Parole, sur le chemin du détachement qu’offrent les trois conseils évangéliques, le choix de la solitude et la vie en communauté, voie de pauvreté pour être vraiment fécond des fruits de Dieu. Gratitude donc qui montre que la vie consacrée ne peut qu’être diverse. Oui, rendons grâce pour la vie consacrée, apprenons à mieux la connaitre, à mieux l’aimer, à la promouvoir et à la stimuler. Que jamais elle ne s’endorme ! Qu’elle soit signe rayonnant et chaleureux qui interpelle et réconforte dans notre Eglise, sacrement de la lumière des nations qui est le Christ ! Amen

Fr. Guillaume, ocd