Homélie du 2e Dimanche de Carême (16 mars 2014)

Peut-on être jaloux de Jésus ? La question peut sembler incongrue, mais il arrive que dans un couple, l’un des conjoints vive une forte conversion au Christ. S’il s’agit de l’épouse, le mari peut en venir à devenir jaloux de Jésus qui semble lui prendre sa femme. Nous sentons bien que cela est sans fondement. Bien au contraire, l’amour du Christ, un amour exclusif et inconditionnel, donne la liberté d’aimer en vérité et de vivre plus parfaitement nos engagements humains. L’amour du Christ, parce qu’il est unique et absolu n’entre en concurrence avec aucun autre et donne son fondement à tout amour humain. Aussi sommes-nous tous concernés par ce « Jésus seul » par lequel s’achève l’Évangile de ce jour. Oui, Jésus est le seul, l’unique et il n’y a pas d’autre chemin que lui pour parvenir à l’accomplissement de notre vie en Dieu. C’est ce que proclame avec une puissance d’évocation saisissante l’Évangile de la Transfiguration.

Cette révélation fulgurante a été préparée juste avant par la confession de foi de Césarée de Philippe qui s’est déroulée en trois étapes : Pierre est d’abord déclaré heureux pour avoir discerné le mystère de Jésus, mais aussitôt après il chute en refusant l’annonce de la Passion : « Arrière Satan ! ». La parole de Jésus lui ouvre alors à nouveau le chemin en l’invitant à se renier soi-même, à se charger de sa propre croix et à se mettre à sa suite. Nous retrouvons trois étapes semblables dans la scène de la Transfiguration solennellement introduite par une prophétie de Jésus : « En vérité je vous le dis, parmi ceux qui sont ici, certains ne connaîtront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venir dans son Règne. » Nous voici avertis. Ce qui va advenir est une manifestation du Règne du Fils de l’homme. Ce Règne, c’est la gloire de Dieu manifestée l’espace d’un instant en la personne de Jésus. Face à cette gloire, Pierre se signale à nouveau en proposant de construire des tentes. Cette fois Jésus ne répond pas, mais du sein de la nuée, la voix du Père terrasse les trois disciples, qui se retrouvent face contre terre. Pierre qui pensait impudemment être à la hauteur de la situation, se retrouve le nez dans la poussière. Cependant, là encore, une issue lui est offerte. Jésus n’appelle plus Pierre à le suivre, puisque il en est incapable par lui-même. Il vient au contraire lui-même au devant de ses disciples ; il les touche et les relève, car que pourraient-ils faire sans son aide ? Alors et alors seulement, les disciples voient véritablement l’invisible en l’humanité de cet homme. Ils ne voient plus que lui, Jésus seul.

« Jésus seul », tel est le fondement de notre foi, une foi aussi scandaleuse aujourd’hui qu’elle le fut à la naissance du christianisme au sein d’un monde juif consacré au culte de l’Unique. Les chrétiens rendent à Jésus le culte réservé à l’Unique tout en affirmant leur foi dans le Dieu unique et Père de Jésus-Christ. Oui, Jésus est l’unique, le seul à l’être à l’égal du Dieu unique. Il n’y a pas de chemin vers l’Unique qui ne passe par Jésus et lui seul, car il est le Fils, l’unique bien-aimé comme le fut Isaac pour Abraham à l’heure du sacrifice, comme l’est le serviteur souffrant d’Isaïe en qui Dieu se complaît au point de lui donner le nom au-dessus de tout nom : oui, que tout au nom de Jésus s’agenouille au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers, telle est la Parole de l’Unique proclamée par Isaïe et reprise en écho dans l’hymne aux Philippiens. Écouter Jésus, c’est écouter Dieu. Rendre gloire à Jésus, c’est glorifier Dieu. Obéir à Dieu, c’est aimer Jésus en qui Dieu a mis tout son amour. Jésus est l’unique car il l’unique aimé de Dieu, scandale pour les uns, folie pour les autres. Proclamer cela aujourd’hui est devenu inaudible dans un monde où toutes les vérités se valent ? Affirmer la gloire de l’Unique en cet homme n’est-il pas suprême folie aux yeux d’une raison humaine aveuglée par son savoir ? Oui, mais pour celui qu’illumine la Parole, qui se laisse touché et relevé par elle et qui accepte de suivre le chemin du serviteur, Jésus seul est l’unique. Telle est notre foi. Que notre désir de la vivre davantage soit l’enjeu de notre carême pour la gloire de l’Unique.

Fr. Olivier-Marie Rousseau, ocd