Homélie pour le 60e anniversaire de sacerdoce du Fr. Ghislain

Pour être sincère avec vous, mes frères et mes amis, alors que nous célébrons cet anniversaire, je me sens bien dépourvu pour vous parler du sacerdoce et même pour vous dire seulement ce qu’il a été et demeure pour moi. Deux pensées me retiendront : l’étroite solidarité que le sacrement a établie entre Dieu et moi, entre Jésus et moi, et l’amitié croissante qui en a été, à la fois, la base et la conséquence. Certes, le sacerdoce est d’abord un don de Dieu, mais, à bien y regarder, il est également un don que je lui ai fait.

Interrogeant ma vie, j’ai observé c’est lui, Jésus, qui, le premier, est venu vers moi comme un mendiant. Progressivement, il m’a fait comprendre que je lui étais nécessaire pour faire connaître son amour et sa soif de se communiquer au monde.

En simplifiant beaucoup, je dirai qu’il m’a parlé en ses termes : Quand j’étais sur la terre, je guérissais les âmes par ma présence, par mes gestes et mes paroles. Je les attirais vers mon Père. Je les pardonnais de leurs péchés. Finalement, après leur avoir donné mon corps et de mon sang en nourriture, je leur ai prouvé mon trop grand amour en mourant pour eux sur la croix. Pour clore le tout, je leur promettais la vie éternelle par ma résurrection le troisième jour.

Après quoi, Jésus enchaînait : bien-sûr, maintenant que je suis au ciel, je suis toujours le unique Sauveur des hommes ; c’est bien moi qui les sanctifie mais désormais, mon action leur demeure totalement invisible… Or, les hommes ont besoin de voir et sentir les choses pour les apprécier ; ils demeurent facilement indifférents à ce qu’ils ne voient pas ! C’est aussi pourquoi, dans le passé, j’ai voulu prendre chair et me suis incarné. Bref, maintenant j’ai besoin de toi, f. Ghislain, pour continuer d’agir visiblement dans ce monde, pour lui faire connaître mon amour, pour assurer le Salut de mes frères humains…

Ici, il me faut être clair : ce n’est pas que le prêtre vienne, de quelque manière que ce soit, remplacer le Christ comme s’il lui succédait, en quelque sorte ! Non pas ! Absolument ! Certes, Jésus a besoin de moi parce qu’il n’est plus corporellement sur la terre et qu’il veut rendre son action perceptible à nos sens. Certes, je lui prête des mains, des pieds, une bouche et même une tête… Mais finalement, c’est lui seul qui sanctifie : C’est lui seul qui donne la grâce, pardonne ou consacre le pain et le vin en son corps et en son sang. Quand, au nom du Christ, je pose les gestes sacrés, c’est toujours lui seul qui régénère les âmes, même s’il emploie l’intermédiaire de mes mains.

A ce sujet, l’apôtre saint Paul est catégorique. Rappelons-nous ce qu’il nous a dit dans la première lecture, ce soir même « Il n’y a qu’un prêtre, un seul médiateur entre Dieu et les hommes, un homme, le Christ Jésus ». Lui seul détient la grâce et la confère ; lui seul fait remonter vers le Père l’adoration, la reconnaissance et la louange de son Eglise… Mais, il reste évident qu’à présent, Jésus n’est plus sur terre. Aussi a-t-il besoin de moi et de mon humanité pour rendre présente son action aux yeux de tous. D’où la question qu’il m’a, un jour, posé : Puis-je compter sur ton ‘oui’ pour me rendre visiblement présent et actif dans le monde ? M’opposerais-tu un refus, après tout ce que j’ai fait pour toi !

A vrai dire, cette demande, cette supplication du Seigneur Jésus ne m’est pas venue aussi brutalement à l’improviste. Elle a été le fruit d’une amitié dont il m’a favorisé depuis ma jeunesse ; elle s’est maintenue par la suite et, comme je l’espère, elle dure encore, en tendant de s’épanouir dans son Royaume éternel. C’est de ce tête à tête et de ce cœur à cœur, dont j’aimerais maintenant vous dire, à présent, quelques mots.

Je ne suis ni saint Paul, ni saint Hubert, eux dont les vocations ont été le fruit d’un choc brutal. La mienne a mûri lentement. Je suis né dans une famille où la foi se mangeait avec le pain quotidien. Mon grand-père fut un zélateur infatigable des nuits d’adoration au Sacré-Cœur de Montmartre. Une grande statue du Sacré-Cœur régnait même à l’entrée de sa Société !

Au collège où j’ai grandi, deux heures étaient consacrées chaque semaine à l’instruction religieuse. J’y prenais goût à l’égal des autres matières. J’en nourrissais ma foi.

A présent, comment allez-vous réagir quand je dirai que la messe quotidienne et celle du dimanche étaient inscrites dans l’horaire de l’établissement ? Ce règlement - quel autre nom lui donner qui convienne ? - était reçu comme allant de soi ; et - c’est aussi un fait - année après année, les vocations n’ont jamais fait défaut parmi les membres de l’Institution.

Je reconnaîtrai volontiers que la routine était présente dans ces pratiques mais, certaine-ment, le goût du divin y trouvait aussi sa place ; il y grandissait. Il apportait avec lui une joie inté-rieure qui compensait les privations de la guerre et le poids de l’occupation allemande. Par ailleurs, l’appartenance au scoutisme et à l’action catholique étudiante, outre qu’elle m’a valu de solides amitiés, a peu à peu développé en moi le sens du service et une certaine intériorité. Le tête à tête avec Jésus, au fil des communions quotidiennes, y beaucoup ont contribué. Parallèlement, la place de Marie, dont on nous parlait fréquemment, s’élargissait dans mon cœur.

Cependant, jusqu’alors l’idée de la vocation ne m’avait jamais effleurée. L’occasion m’en fut offerte à la suite d’un événement tragique qui marqua définitivement tous les membres de la famille. J’étais alors en classe de première. Subitement, notre maman est décédée en couches, alors qu’elle mettait au monde son 8e enfant ; lui-même n’a pas survécu. Pour tous, et singuliè-rement pour mon père, ce fut l’effondrement. Extérieurement, je paraissais résister ; je sauvais les apparences mais, intérieurement, quelque chose s’était passée. Après-coup, j’ai pensé que ce fût la prise de conscience subite de la fragilité des choses humaines. Quoiqu’il en soit, dans les jours qui suivirent, étant allé voir mon accompagnateur spirituel, je lui confiais mon intention de m’engager pour le sacerdoce. Depuis, je n’ai jamais remis cette décision en cause. J’y vois le doigt de ma mère sur ma vie. C’est ainsi qu’un jour, je me suis retrouvé au Carmel, à Lille, rue des Stations.

Au delà du côté austère de l’expérience, c’est vraiment le Carmel qui m’a introduit dans l’intimité divine. Pour reprendre l’expression de saint Jean entendue tout à l’heure au cours de l’évangile, ceux que les carmes appellent familièrement ‘nos saints’ m’ont permis de passer de l’état de serviteur de Jésus à celui d’ami : « Je ne vous appelle plus serviteur mais amis parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître ».

Cette transmission du secret qui fait les amis du Christ a d’abord été l’œuvre, de nos deux chères Thérèse. Par leur vie et leurs enseignements, elles sont parvenues à me faire comprendre à quel point Dieu aime les hommes. A tout prendre, j’ose à présent dire ceci : si Jésus est venu sur terre, c’est uniquement pour nous signifier cela que Dieu nous aime et qu’en retour, il attend et espère recevoir notre amour bien chétif pour notre bonheur et pour sa joie : « Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se convertit que pour 100 justes qui persévèrent ».

Saint Paul nous dira que ‘Dieu nous veut le salut de tous’. Lui gagner tous les cœurs, voilà la véritable et ultime occupation de nos existences. Elle est celle de tous les chrétiens mais plus particulièrement celle des prêtres. Il est vrai, toutefois, que cette mission est lourde. Il faut réellement ‘se donner à fond’ pour bousculer les personnes rétives à l’amour et les gagner au véritable amour. Jésus en a tracé le chemin en acceptant de gravir son Calvaire. En outre, Il a été clair ! N’a-t-il pas dit : « Que celui qui veut être mon disciple prenne sa croix et me suive ».

Si bien que j’ai progressivement compris qu’en ce monde où l’amour et l’égoïsme cohabitent en chacun, les croix étaient répandues un peu partout et qu’elles étaient inévitables. Mais je comprenais aussi qu’elles étaient salutaires quand elles sont portées avec esprit de foi pour que s’étende l’amour parmi les hommes. Il nous faut croire que l’amour est contagieux, qu’il est plus fort que la haine. Pour tout dire, je résumerais en ces mots le secret que le Christ fait connaître à ses disciples : la sagesse chrétienne consiste à croire en l’amour ; la sagesse chrétienne demande à chacun de se livrer à lui de tout son cœur, même quand il fait mal : L’amour crée la vie ; l’amour guérit les plaies, celles de l’âme autant et plus que celle du corps ; l’amour réjouit les cœurs. L’amour ne passera pas ; il est immortel : par lui même ; il est résurrection, car la mort n’a pas d’emprise sur l’amour.

Chaque fois que le prêtre célèbre l’Eucharistie, il nous fait revivre le passage du Christ de la mort à la vie, de la mort à la résurrection. Et oui, qui que nous soyons, nos vies, si belles soient-elles, comportent beaucoup de petites morts avant la grande. Mais, dans la mesure où nous en ferons des actes d’amour à la suite du Christ, elles deviennent pour nous chemins de vie, elles deviennent portes de résurrection. Qu’il en soit ainsi ! Amen !

Fr. Ghislain FLIPO, ocd