Jour de Pâques 2013

Chaque année, les fêtes pascales nous permettent de célébrer le cœur de notre foi chrétienne, la mort et la résurrection de Jésus. Tout au long de ce temps pascal, nous allons relire les témoignages des apôtres, leurs expériences de cet événement inouï de la résurrection. Et nous sommes invités à renouveler notre foi en cet événement qui bouleverse l’ordre des choses. En effet, sans la résurrection de Jésus, il n’y a pas de foi chrétienne. Certes, il resterait le récit d’un maître de sagesse ayant vécu il y a plus de 2000 ans, mais comme beaucoup de maître de sagesse ou de prophète, il serait mort du fait de la méchanceté de ses contemporains, incapables de comprendre la valeur de cet homme. Sans la résurrection, nous pourrions toujours nous nourrir spirituellement des belles paroles de Jésus, car la sagesse humaine et spirituelle de Jésus que nous trouvons dans le texte des Évangiles resterait toujours d’actualité, comme ce que nous pouvons trouver dans d’autres traditions spirituelles ou philosophiques. D’ailleurs, beaucoup de nos contemporains vivent dans ce climat relativiste où l’on met Jésus, Bouddha, Gandhi et autres prophètes à un même niveau.

Ce qui fait l’originalité et la force de la foi chrétienne, ce n’est pas d’avoir une meilleure doctrine que les autres religions, mais bien la réalité de la résurrection de Jésus qui a ouvert une nouvelle perspective pour l’humanité. En donnant une vie nouvelle à Jésus après sa mort sur la croix, Dieu notre Père nous assure de son amour capable de nous sortir de toute impasse. Et il ne redonne pas simplement une nouvelle vie, une nouvelle chance pour recommencer dans la vie, il donne une vie éternelle. Dès lors aucun enfermement n’est définitif, la résurrection nous ouvre l’espérance d’une vie pleine. Voilà le véritable Évangile de Jésus, la résurrection ouvre une espérance nouvelle. Pour beaucoup, aujourd’hui, le mot évangile renvoie au texte des quatre Évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean. L’Évangile serait le récit de la vie et du message de Jésus sous quatre formes transmises par la Tradition.

D’origine grecque, le mot Évangile se traduit généralement par bonne nouvelle, mais, une fois traduit, il perd une bonne part de sa signification symbolique et théologique. En effet, si l’on s’attache au sens français, Évangile signifie que le message de Jésus est une bonne nouvelle. Si tel était le cas, comment entendre les paroles difficiles de Jésus, comme les béatitudes qui exaltent ceux qui sont pauvres, persécutés ou qui pleurent. Certaines paroles de Jésus nous invitent au renoncement ou annoncent des persécutions, sont-elles vraiment des bonnes nouvelles ? Certes, de justes interprétations de ces paroles nous en montrent la vérité et la force, mais peut-on dire que toutes les paroles de Jésus sont de bonnes nouvelles ?

Dans le contexte de la culture antique, grecque et romaine, le terme évangile avait un sens bien particulier que nous avons perdu aujourd’hui. D’ailleurs, c’est un seul mot, et non un qualificatif et un substantif comme en français. Dans l’antiquité, le mot évangile était employé dans le contexte de la guerre, il s’agissait de la bonne nouvelle de la victoire. Après une bataille, un soldat était envoyé pour annoncer la ‘bonne nouvelle de la victoire’ au chef resté en arrière. Le plus connu de tous est celui qui courut plus de 42 km vers Athènes pour annoncer la victoire des athéniens à Marathon contre les Perses, course devenue légendaire ! Nous trouvons un écho de cette tradition antique particulièrement au second livre de Samuel quand on annonce à David les victoires sur ses ennemis (2S 4,10 ; 2S 18, 19-27). Ou encore dans le livre du prophète Isaïe (52,7) : « Comme il est beau de voir courir sur les montagnes le messager qui annonce la paix, le messager de la bonne nouvelle, qui annonce le salut ».

Avec cette dernière citation, le prophète élargit la notion de la bonne nouvelle de la victoire à la libération d’Israël. L’expérience de la délivrance d’Israël, du retour de l’exil, constitue pour Isaïe une bonne nouvelle plus extraordinaire que toutes les victoires militaires. Ainsi, dans le contexte biblique, la bonne nouvelle devient l’annonce de la victoire du salut apporté par le Seigneur et que réalisera le Messie. La mission du Messie est d’apporter la bonne nouvelle de la victoire du Seigneur sur le mal et la mort ainsi que nous le montre un commentaire juif ancien : « En ce temps-là, le messie montera et apportera la bonne nouvelle à ceux qui dorment dans le double séjour des morts. Il leur dira : ‘Abraham, Isaac et Jacob, debout ! Assez dormi !’. Ils lui répondront en disant : ‘Qui est celui-là qui nous a débarrassés de la poussière ?’. Il leur dira : ‘Je suis le messie de YHWH. Le salut s’est approché. L’heure est proche !’. Ils lui diront : ‘S’il en est ainsi, va et porte cette bonne nouvelle au premier homme, afin qu’il ressuscite en premier lieu’. Aussitôt le premier homme ressuscitera ainsi que toute sa génération, puis Abraham, Isaac et Jacob, puis tous les justes, tous les ancêtres de toutes les générations d’une extrémité de la terre à l’autre. Ils feront tous entendre leurs cris d’allégresse et leurs chants, car il est dit : ‘Qu’ils sont beaux sur les montagnes les pieds de celui qui apporte la bonne nouvelle’ » (Midrash Pirqué Mashiah). Merveilleux texte qui nous montre comment Jésus réalise pleinement les attentes d’Israël.

Ainsi, nous voyons pourquoi il est réducteur dans notre contexte culturel actuel de traduire le mot Évangile simplement par bonne nouvelle, sans autre précision. Car nous perdons une bonne partie du sens théologique. L’évangile de Jésus, sa Bonne Nouvelle, c’est celle de sa victoire sur la mort. Si l’on veut vraiment traduire le mot évangile, mieux vaudrait dire « bonne nouvelle de la victoire » de Jésus, ou « bonne nouvelle du salut » apporté par Jésus. Car l’Évangile de Jésus n’est pas d’abord son enseignement qui nous est rapporté par le texte des quatre Évangiles, mais plus profondément l’œuvre de salut accompli par son mystère pascal et auquel nous sommes appelés à participer. Jésus n’est pas d’abord un maître de sagesse qui nous donne un bon enseignement, il est celui qui est mort et ressuscité pour nous. L’Évangile de Jésus, c’est sa résurrection, le cœur de notre Foi, et c’est cette résurrection qui nous permet d’accueillir sa vie et ses enseignements pour marcher à sa suite et parvenir nous aussi à ressusciter d’entre les morts.

Fr. Antoine-Marie, o.c.d.