Toussaint 2013

N’est-il pas imprudent de parler d’un pays où l’on n’habite pas et dont on n’est pas sûr d’avoir rencontré d’authentiques habitants ? N’est-il pas présomptueux de parler des saints et de la sainteté, comme si on y était ? Et pourtant, en cette solennité de la Toussaint, saurions-nous parler d’autre chose ? Si la sainteté est l’aventure de notre vie, la seule qui vaille d’être vécue, pourrions-nous nous préparer à autre chose ? Acceptons donc de le faire avec la naïveté et le sérieux des enfants qui jouent aux grandes personnes (« quand je serai grand ») : naïfs mais pas prétentieux, sérieux mais sans se prendre au sérieux. Dieu seul fait les saints mais, croyons-le, nous sommes déjà engagés sur la route qui mène à ce pays tant envié : revêtus par la grâce sanctifiante du baptême et guidés par les phares lumineux que sont les saints canonisés, nous en vivons déjà quelque chose. La grande joie de la Toussaint encourage et authentifie ainsi notre marche et nous invite à croire et à rendre grâce pour ce mystère de la sainteté, mystère qui dit avec éclat le mystère terrible de Dieu, le mystère sublime de l’homme et le mystère scandaleux de l’Eglise. Entrons donc dans la ronde des saints !

« Dieu seul est saint ! » Voilà le grand mystère de Dieu qui enveloppe et que révèle notre célébration de la Toussaint. Parler de sainteté, c’est dire avant tout la sainteté de Dieu. « Dieu est terrible » dit l’Ecriture non pour nous faire peur mais pour nous dissuader de toute mainmise sur lui. Dieu seul est saint mais Dieu se révèle à nous et nous appelle à l’être par participation : « soyez saints comme moi je suis saint ! » Voilà notre vocation inouïe à laquelle le Christ, en sa victoire, nous donne de répondre. Toussaint, nous le savons, s’écrit donc en deux mots (avec un s à la fin) : « tous saints ! », non comme un slogan mais comme un appel, « l’appel universel à la sainteté ». Connaître Dieu, le contempler face à face, l’adorer, voilà l’horizon, le sens et le bonheur de notre vie à venir et donc dès ici-bas. Ceux que nous fêtons, sans nécessairement les connaître, amis de Dieu, témoins de Dieu au travers même de la persécution, serviteurs de Dieu, ont pleinement répondu à cet appel. Ils nous devancent sur ce chemin, nous disent la beauté du pays vers qui il mène et du chemin lui-même. La Toussaint en redisant ainsi la sainteté de Dieu et notre sublime destinée encourage l’espérance pour chacun d’entre nous.

« Heureux les pauvres ! » La Toussaint révèle le mystère sublime de l’homme, appelé au bonheur. Mais dans les béatitudes, le Christ nous dit d’abord son identité profonde : c’est lui le vrai pauvre, l’homme doux et humble, celui qui a pleuré sur Jérusalem, l’homme au cœur pur qui voit Dieu, l’artisan de paix qui la donne en plénitude à ses amis, le persécuté pour le Royaume. Ensuite, les béatitudes se présentent à nous comme le chemin pour suivre notre Maître : la sainteté chrétienne est de devenir semblable au Fils de Dieu, comme le dit saint Jean. En ce sens, notre évangile peut être lu en parallèle avec la Révélation du Sinaï où Jésus accomplit la figure de Moïse. De fait, il nous montre une vie chrétienne authentique : compter sur Dieu seul, ne désirer que son Règne. Mais, nous en faisons vite l’expérience, cette vie chrétienne ne peut se vivre sans la grâce de Dieu. Les béatitudes ne sont donc pas tant un nouveau décalogue qui viendrait nous accabler que le révélateur de la joie authentique. Seuls les saints l’ont pleinement vécue : chacun d’entre eux montre une manière de la vivre pour nous apprendre à trouver la nôtre. Oui, joie à ne compter que sur Dieu, à ne désirer que son Règne, sa paix et sa justice ! Les saints savent qu’ils ne peuvent et ne veulent faire autre chose. Dans un texte écrit un an avant sa mort, qui respire la paix et la liberté intérieure, la mère Thérèse pouvait se réjouir de ne plus servir à rien et dire : « je ne désire plus qu’aimer Dieu ». Mais pour cela, la sainteté s’avère un chemin : de joyeux dépouillement (car il n’y a pas de pauvreté sans appauvrissement), de consentement (car il n’y a pas de pauvreté sans humilité véritable) et de don (et le pauvre sait qu’il ne donne que ce que Dieu lui donne). Sur ce chemin, les failles et même les péchés peuvent devenir des sources où Dieu répand sa miséricorde, si nous les lui offrons : tellement conscients d’être pécheurs que Jésus est tout pour eux, ainsi sont les saints. Oui, heureux ces hommes libres de cette liberté que donne l’Esprit Saint, le « Père des pauvres » ! Heureuse l’éternelle jeunesse des saints entrés dans le mystère de la divine enfance ! Heureux les fous de Dieu qui ont compris que telle est sa sagesse !

Avec le mystère du Dieu saint qui appelle les hommes à l’être et révèle ainsi le mystère de l’homme appelé au bonheur, la Toussaint nous donne enfin à contempler le mystère de l’Eglise. Notre Eglise est l’Eglise des saints, car seuls les saints nous disent vraiment Dieu et l’homme, génies de l’amour, seuls théologiens et seuls êtres humains authentiques ! Notre Eglise est l’Eglise des saints, car elle est communion du ciel et de la terre, église visible et invisible en interaction. Croyons d’une manière nouvelle à la communion des saints qui est la vie profonde et le secret de l’Eglise ! Mystère de la prière et de l’entraide entre ceux qui sont en marche et ceux qui ont accompli leur marche mais dont le désir demeure inachevé tant que l’Eglise militante sera encore prise dans le combat de la foi. Cette fête de la Toussaint renouvelle notre engagement dans la prière et nos diverses solidarités ; elle nous invite à nous confier les uns et les autres. Mais ce mystère est scandaleux car l’amour est scandaleux, car les manières de faire de Dieu sont scandaleuses, à l’encontre de nos logiques de justice et de convenance humaines. C’est le scandale des prostituées et des publicains de l’évangile. La Toussaint nous met au cœur de ce scandale pour en faire l’espérance de notre vie. Oui les saints que nous fêtons ne sont pas d’abord ceux que nous connaissons mais tous les anonymes de nos familles, de nos paroisses, tous ces pauvres voire ces paumés qui n’ont jamais su qu’ils étaient saints, qui n’ont peut-être pas connu ici-bas le mystère de la foi chrétienne, qui ont peut-être vécu une vie peu édifiante mais qui ont su vivre le mystère des béatitudes et accueillir, quand il s’est montré à eux, notre Seigneur. Au risque du scandale d’une homélie trop longue, permettez-moi de citer celui qui a déjà inspiré certains de mes propos, G. Bernanos : « Il y a des millions de saints dans le monde, connus de Dieu seul, et qui ne méritent nullement d’être élevés sur les autels – une espèce très inférieure et très rustique de saints, des saints de toute petite naissance, qui n’ont qu’une goutte de sainteté dans les veines et qui ressemblent aux vrais saints comme un chat de gouttière au persan ou au siamois primé dans les concours. Rien ne les distingue ordinairement de la masse des braves gens ; ils ne s’en distinguent d’ailleurs pas eux non plus, ils se croient pareils aux autres ». L’Eglise n’est pas cette société parfaite que l’on peut parfois rêver mais ressemble davantage, quitte à nous scandaliser, à une auberge parfois peu reluisante et mal famée mais où chacun peut trouver la nourriture qui lui convient. La Toussaint appelle un élargissement de notre espérance : là est notre joie ! Amen

Fr. Guillaume, ocd